Peut-on être à la fois l’empereur et un pourfendeur de l’ordre établi? Peut-on, en étant esclave, être plus libre que sa maîtresse? Peut-on se fier à la raison et laisser la porte ouverte à la magie? Peut-on cultiver des convictions et des doutes dans le même jardin? Le documentariste vaudois Philippe Nicolet le pense. Il le montre dans L’esclave et le hibou, spectacle cumulant les plaisirs du cinéma multi-écran en 3D et du son et lumière, présenté dans le décor romain d’Avenches pendant tout le mois de juillet.

C’est l’histoire de Fotis, jeune esclave à l’esprit scientifique, et de sa maîtresse Annia, magicienne aux transformations animalières. La première vient de Dacie, territoire sur la Mer Noire, dans l’actuelle Roumanie. La seconde est arrivée à Aventicum, la rayonnante capitale des Helvètes sous l’Empire romain, avec le projet de faire carrière: elle forme un power couple avec le riche Quintus, et se convertit parfois en hibou une fois la nuit venue; elle emporte alors le spectateur dans un vol au-dessus de la ville, modélisée à l’aide de la réalité virtuelle et de l’archéologie. On est en 179 après J.-C., une année avant la mort de Marc Aurèle, empereur philosophe qui vient de rédiger un livre intitulé Pensées pour moi-même, dans lequel il défend les joies ineffables de la bonté et «se livre à une contestation très profonde de sa société, en particulier des jeux de cirque», note Philippe Nicolet.

Le dessert du documentariste

La fiction a été enfantée par un documentaire. Il y a une année, le cinéaste présentait en effet Aventicum D-couverte – La capitale des Helvètes a 2000 ans, film en 3D sur la vie quotidienne dans la cité romaine (lire Le Temps du 15.05.2015). «Le directeur d’Avenches Tourisme nous avait proposé alors de réaliser un spectacle. L’idée m’a enthousiasmé: c’était l’occasion de passer de ce que je considère comme étant mon plat de résistance, le documentaire, au dessert que représente à mes yeux la fiction.» La passerelle vers l’imaginaire est fournie par un récit de la même époque, L’Âne d’or (ou Métamorphoses) du romancier-philosophe Apulée. À partir de là et d’autres textes contemporains, il s’agit d’«essayer d’imaginer ce qu’une personne de cette période pouvait penser du monde».

Plusieurs visions de la réalité se croisent dans le récit. «Il y a la Rome officielle avec sa religion polythéiste (très ouverte aux syncrétismes, au demeurant), personnifiée à ce moment-là par un empereur qui est censé en être le garant, et même un dieu incarné, mais qui est au fond de lui-même un homme de réflexion, laissant de la place au doute. Il y a la magicienne Annia, la rationaliste Fotis. Et il y a le prêtre Caïus, homme de bonté, convaincu mais très ouvert, qui montre à Fotis qu’on peut construire des ponts entre ces mondes. Il lui dit: ne bride pas tes pensées…»

Artefacts décryptés

C’est dans ce subtil alliage de certitude et de doute que se loge le point de vue de l’auteur. «Fotis dit: Mes croyances dansent avec mes doutes, et de leur union naît l’espoir… Il y a là, à mes yeux, une bivalence qu’il faut absolument cultiver. D’un côté, sans convictions on n’a plus d’éthique, il n’y a plus de défense des droits et des valeurs humaines. On a besoin d’être forgé de convictions. Mais le garde-fou fondamental de nos convictions, c’est précisément le doute, qui est un pont vers autrui et vers le possible.»

Le film tout entier se trouve placé sous ce double patronage du certain et du possible. Certain (ou presque): «Les textes, les costumes et les décors ont été passés au peigne fin par les archéologues Michel Fuchs, de l’université de Lausanne, et Thomas Hufschmid, de l’université de Bâle, sous la surveillance scientifique du Musée romain d’Avenches. Le fait de s’appuyer ainsi de manière solide sur des connaissances, et de savoir que tout anachronisme serait éliminé par les experts, m’a permis de libérer mon imagination.»

Au rayon du possible, le spectacle bâtit une péripétie qui expliquerait l’étrange cachette dans laquelle fut retrouvé le buste en or massif de Marc Aurèle. Il évoque au passage une signification possible de l’énigmatique dodécaèdre d’Avenches, artefact à la fonction inexpliquée qui pourrait être une modélisation gallo-romaine du cosmos. En prime, L’esclave et le hibou offre également un rare moment de musique antique certifiée authentique – du moins dans la mesure où le permet aujourd’hui le savoir archéologique. «La mélodie est basée sur une partition du IIe siècle, retrouvée en Grèce. Il y a actuellement beaucoup d’études sur la musique grecque, dont on s’approche d’une véritable connaissance.»

Rome enneigée

Les actrices et acteurs Verena Lopes (Fotis), Chloé Dudzik (Annia), Robert Bouvier (Quintus), Jean-Pierre Althaus (Caïus) et Marc Zucchello (Lucius, l’amoureux de Fotis) donnent vie aux personnages principaux. Les objets du Musée romain, magnifiés et animés par la 3D, jalonnent l’histoire: parures, outils d’artisans, sculpture dansante. Les décors filmés joueront avec les lieux réels où prendront place les spectateurs.

Il ne s’agira pourtant pas de l’amphithéâtre d’Avenches: «Bizarrement, une fois qu’on est assis là-dedans, on ne perçoit plus tellement le côté romain. Pour être vraiment en lien avec le site, on a construit des gradins entre le sanctuaire du Cigognier et le théâtre romain, face à la Porte de l’Est, à un kilomètre de là, qui sera illuminée au moment où on en parle. On aura ainsi un décor qui ira jusqu’à l’extrémité visible de l’Avenches romaine.» Plus nordique que la capitale de l’Empire, Aventicum donnera enfin à voir, le temps d’une séquence, une image peu usitée dans nos représentations de l’Antiquité: celle de la vie quotidienne dans une ville romaine enneigée.


«L’Esclave et le Hibou», du 1er au 31 juillet (tous les soirs, sauf les soirées d’Avenches Opéra: 2, 7, 9, 12 et 15 juillet) sur le site du sanctuaire du Cigognier à Avenches, à 22h. Infos et billets: www.aventicum3d.ch