Dans un épisode de la première saison de Mission: Impossible, diffusé en avril 1967, l'acteur Martin Landau infiltre une prison dans laquelle est enfermé un agent double accro au LSD. Emprisonné dans une camisole de force, le bellâtre se démène pour s'en libérer. La série d'espionnage chaloupante, menée par la musique de Lalo Schifrin, s'offre comme une métaphore de l'époque.

En France, l'ORTF donne plutôt dans l'histoire ou l'aventure. Après Belphégor en 1966, c'est Les Chevaliers du ciel en 1967, Les Compagnons de Baal en 1968. Et puis, fin avril de cette année-là, l'ovni Shadoks déboule. Fomenté depuis plus d'un an, le coup a un air de prédestination télévisuelle. L'absurdité de l'univers des Shadoks et son pompage éternel évoquent la cible des contestataires: le monde de leurs parents.

Après tout, les maximes Shadoks ne sont guère éloignées de l'humour utilisé par certains révoltés. L'indéboulonnable adage «S'il n'y a pas de solutions, il n'y a pas de problèmes» aurait pu figurer sur une banderole. Etourdissant hasard de la télé, qui, in fine, contribuera à renforcer le poids culturel du nouveau média.

Car la camisole dont l'agent Landau veut s'extraire, c'est aussi les premiers formats de la fiction TV. La créativité des années 1960 montre une économie des séries qui s'installe, et un art - puisque c'en est aussi un - qui cherche à s'ébrouer face au cinéma. Depuis 1961, Chapeau melon et bottes de cuir détourne le genre très en vogue de l'espionnage. Mission: Impossible maximise en 48 minutes un film de James Bond. La Famille Adams (dès 1964) trempe l'horreur gothique dans un bain caustique, Dark Shadows (1966) empoigne, lui, l'épouvante de façon frontale, tandis que Les Mystères de l'Ouest (1965) bouscule le western et Au Cœur du temps (1966) investit la science-fiction avec entrain.

Et des œuvres, soudain, cristallisent une époque. Aux Etats-Unis, voici Les Envahisseurs (1967-1968), combat d'un homme sincère autant que paranoïaque face à l'establishment. Nul doute que certains s'identifient à David Vincent, en dépit de son terne costard-cravate. La révélation de l'invasion extraterrestre le place en porte-à-faux avec tout ce que le pays compte d'officiels, politiciens, moguls de l'industrie, militaires...

D'Angleterre, au même moment, c'est Le Prisonnier qui impose un propos instantané. La révolte du Numéro 6, son refus du numéro, résume à l'extrême la révolte ambiante. Quintessence d'une colère, et d'une quête de sens, face à la vacuité croissante du monde. Criant face aux CRS, embourbés à la table familiale ou vautrés sur la pelouse des concerts, ils étaient tous des Numéros 6.