Cinéma

Une flamboyante dame de trèfle dans «Le Grand Jeu»

Jessica Chastain est bluffante dans un film évoquant la carrière de Molly Bloom, reine déchue du poker clandestin. Un de ces personnages de battante fissurée dont la comédienne américaine raffole

Son père (Kevin Costner) avait de grandes ambitions pour elle: il voulait qu’elle soit championne de ski free-style. Tristes moments d’enfance passés dans le froid, quand seule la crainte de décevoir les espérances paternelles permet de dépasser l’épuisement. Une fixation de ski qui s’ouvre marque la fin d’une carrière à peine commencée: Molly fait une lourde chute et se casse le dos. Son père se détourne d’elle.

Pour payer ses études de droit à Los Angeles, Molly Bloom (Jessica Chastain), championne brisée au nom délicieusement joycien, commence par servir des cocktails, puis devient l’assistante d’un organisateur de parties de poker clandestines. Elle comprend vite que les pourboires distribués par les joueurs sont autrement intéressants que ceux des buveurs de margaritas. Elle devient sa propre patronne, organise des tournois où se pressent des stars du cinéma, du sport et de la finance. Elle amasse les millions. Suite à une entourloupe, elle émigre sur la côte Est, où elle poursuit son fructueux business. Jusqu’au jour où la mafia et le FBI s’intéressent de trop près à ses activités. Elle est rossée par la première, arrêtée par le second.

Enjôleuse cupide

Filmée sans temps mort par Aaron Sorkin, scénariste réputé (Des Hommes d’honneur, Malice, Le Président et Miss Wade, Le Stratège au cinéma, A la Maison-Blanche et The Newsroom à la télévision) passant pour la première fois derrière la caméra, cette parabole sur l’argent facile tire son argument d’une histoire vraie, telle que Molly Bloom l’a rapportée dans un livre autobiographique avec un titre à rallonge (Molly’s Game: The True Story of the 26-Year-Old Woman Behind the Most Exclusive, High-Stakes Underground Poker Game in the World).

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Mené sur un tempo vif qui va des pistes de ski du Colorado aux prétoires new-yorkais, Le Grand Jeu adopte une structure en flash-back qui ne facilite pas la limpidité d’un récit apte à séduire prioritairement joueurs de poker et juristes anglophones, mais fait sentir le vertige du jeu à travers quelques scènes excitantes. Dans le rôle de la flamboyante money maker, Jessica Chastain, rousse sublime, enjôleuse et cupide, cherchant à tout prix à guérir la blessure narcissique de son enfance, est évidemment formidable.

On notera, après Miss Sloane, l’émergence d’un nouveau genre, le «Jessica Chastain movie», comme naguère le «Meg Ryan movie», qui désignait des bluettes sucrées (Nuits blanches à Seattle…). Pas question de romance dans ces films sans doute déterminés par Zero Dark Thirty où la rousse sublime incarne Maya, l’analyste de la CIA qui a remonté la piste de Ben Laden: Elisabeth Sloane et Molly Bloom sont des battantes, des femmes d’exception qui font et défont des empires. Elles n’ont pas de temps dans leur vie pour conter fleurette. Si la chair rappelle ses exigences, la première appelle une agence d’escort boys, la seconde s’offre hors champ un coup sans lendemain.

Toutes deux finissent par trébucher, victime de leur hybris: grisée par ses succès, Elisabeth Sloane se permet de petits arrangements avec la loi et s’attaque à un ennemi trop puissant, le lobby des armes à feu; succombant à l’appât du gain, Molly Bloom fait des montages financiers indélicats. La première finit en prison. La seconde y échappe. Parce que son avocat (Idris Elba) est brillant, mais aussi parce que son papa revient pour la catharsis finale. Il la gourmande tendrement et lui dit tout l’amour qu’il a toujours eu pour elle.


Le Grand Jeu (Molly’s Game), d’Aaron Sorkin (Etats-Unis, 2017), avec Jessica Chastain, Idris Elba, Kevin Costner. 2h20.

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