Critique: Emmanuel Pahud en récital solo à La Chaux-de-Fonds

Une flûte chante, et c’est le bonheur

Il faut s’appeler Emmanuel Pahud pour parvenir à remplir une salle entière avec des pièces pour flûte seule. «Merci beaucoup de votre patience!» a-t-il dit mercredi soir, à La Chaux-de-Fonds. Le joli théâtre à l’italienne L’Heure bleue (à l’acoustique hélas assez sèche) était bondé, avec des gens de tous âges, y compris des étudiants du Conservatoire neuchâtelois venus écouter la star de la flûte.

Emmanuel Pahud, c’est l’art de la décontraction mêlé à une ri­gueur de tous les instants. Son autorité naturelle, sa façon de se tenir sur scène, son don de communication (qui est aussi un don de soi) font que le public est immédiatement à son écoute. Son programme entremêle pièces du XVIIIe et du XXe siècle. Un parcours initiatique entre les douze Fantaisies du compositeur baroque Telemann et les Cinq Incantations pour flûte seule d’André Jolivet, jouées en alternance.

Outre ce don de communication, Emmanuel Pahud possède un souffle d’une élasticité admirable. On pourrait même parler de plasticité – sauf que son art n’est jamais démonstratif. Le flûtiste puise dans sa vaste expérience (quelque 160 concerts par an!) pour modeler la musique à son bon vouloir. Il façonne un phrasé naturel et profondément original à la fois, avec une variété d’attaques, de couleurs et de nuances qui relancent sans cesse le discours.

D’emblée, le flûtiste solo du Philharmonique de Berlin développe un jeu très physique dans l’Incantation No 1 «Pour accueillir les négociateurs, et que l’entrevue soit pacifique» de Jolivet. Il traduit le caractère hérissé de la musique, toute en saillances, ponctuée d’allers-retours entre l’aigu et le grave. La flûte brille avec beaucoup d’éclat, sons sifflants et percutants. Et pourtant, il n’y a aucune dureté. Le côté «rituel» de cette pièce se retrouve dans les quatre autres Incantations de Jolivet – même si le discours se fait plus intimiste et réflexif dans la Quatrième «Pour une communion sereine de l’être avec le monde».

Par contraste, les Fantaisies de Telemann sont d’une facture plus classique. Or, Emmanuel Pahud sait donner vie à ce langage. Il plie les divers mouvements à son imagination sonore. Il joue sur les appuis rythmiques, les syncopes, les asymétries. Il fait ressortir le cantabile et le caractère dansé de certaines pièces. A la fin de la Fantaisie No 7 en ré majeur, il diminue le son jusqu’à pianississimo (ppp) pour suggérer la disparition de la flûte dans le lointain.

L’alternance des pièces de Jolivet et de Telemann crée une sorte de dramaturgie. La virtuosité requise pour certains morceaux (la 5e Incantation de Jolivet!) n’épuise pas l’interprète. Bien au contraire. Avec sa bonne humeur, Emmanuel Pahud dit au public: «Je vais caresser vos oreilles après ces bruits un peu hirsutes!» Puis il enchaîne avec une pièce intitulée Toan-Yan du compositeur lyonnais Pierre-Octave Ferroud (1900-1936). Le public l’applaudit avec ferveur. Et dire qu’à certains moments du concert, on pouvait entendre une mouche voler dans la salle, tellement la flûte d’Emmanuel Pahud impose le silence.