Métiers

Une fondation genevoise vole au secours des maîtres artisans

Johann Rupert, président de Richemont, et Franco Cologni, ancien patron de Cartier, créent la fondation Michelangelo pour soutenir «des métiers d’arts en danger». Ils croient en une «nouvelle Renaissance»

Franco Cologni commence par faire le tri: il y a artisans et artisans. Si l’ancien pilier de Richemont s’est associé à l’actuel président du groupe genevois, Johann Rupert, c’est pour aider une seule de ces deux catégories: les maîtres artisans.

Les deux hommes croient en l’avènement d’une «nouvelle Renaissance». Ils ont ainsi annoncé mi-octobre la création de la fondation Michelangelo. Basée à Genève, l’organisme à vocation internationale a pour mission de sauvegarder «un précieux héritage», les métiers d’art.

Menacés par la rupture technologique

«Nous sommes à la veille d’un grand bouleversement, explique Johann Rupert dans un communiqué. La mondialisation, la révolution numérique et les progrès de l’intelligence artificielle ont ouvert de nouveaux horizons. Mais ils risquent aussi d’aggraver le chômage et les inégalités […]. Ces forces menacent d’éclipser des compétences humaines extraordinaires et des siècles de culture et de savoir-faire».

Conservatrice, la fondation Michelangelo? Non, plutôt traditionaliste. Mais surtout pas naïve, répond Franco Cologni, que Le Temps a rencontré dans un hôtel genevois début novembre. «On ne peut pas écarter la technologie, elle est un outil essentiel pour communiquer, produire, vendre…»

C’est d’ailleurs l’un des enjeux principaux: aider les artisans à sortir plus souvent de leurs ateliers, à mieux promouvoir leur savoir-faire et à le communiquer au plus grand nombre. Bref, à les mettre en valeur et à éviter que des métiers ancestraux ne tombent dans l’oubli.

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Devenir «plus contemporains»

Concrètement, l’un des projets consiste à regrouper des artisans et des designers pour faire en sorte que les sculpteurs, émailleurs, ébénistes et autres fresquistes soient incités à devenir «plus contemporains». Autrement dit: qu’ils sachent mieux répondre aux goûts et aux demandes d’aujourd’hui. Pour que ces artisans profitent de la réputation des designers, plus en vogue, la fondation appliquera le concept de la «double signature», lors de la présentation de créations au salon international du meuble à Milan.

Plusieurs des actions qui sont agendées sont héritées de l’expérience de la Fondazione Cologni dei Mestieri d’Arte, créée à Milan dans les années 90. Parmi elles, un programme pour des jeunes en fin d’études. Pendant six mois, la fondation finance des stages auprès de maîtres artisans. Ceux-ci peuvent transmettre le savoir-faire sans avoir un salaire à charge et «cela donne suffisamment de temps pour que l’étudiant se passionne pour ce métier», complète Franco Cologni.

«Ce n’est pas de la bienfaisance»

Mais pour l’heure, l’essentiel du travail de la fondation consiste à créer un réseau international qui réunit institutions, musées, associations d’artisans et écoles spécialisées. Un travail laborieux mais essentiel à la mise en place d’un nouveau «mouvement culturel», ambitionne celui qui a œuvré pendant 35 ans au sein du groupe Richemont et de ses marques.

La fondation «ne fait pas de la bienfaisance», insiste aussi Franco Cologni. La sélection des projets et des personnes sera stricte et la plus objective possible, assure-t-il. «C’est la fondation qui ira voir, chercher et trouver» les bénéficiaires.

De quels moyens dispose-t-elle? Aucun chiffre n’est articulé. Les ambitions seront adaptées en fonction de la générosité des donateurs. Parmi eux, il pourrait y avoir des collectivités publiques. Elles «devraient être sensibles à une initiative qui vise à lutter contre le chômage. Nous touchons à un vrai problème socio-économique».

Les marques de luxe seront approchées

Mais du haut de ses 82 ans, l’ancien patron de Cartier n’est pas dupe: les budgets publics sont serrés, lorsqu’ils ne sont pas déjà dans le rouge. Le secteur public pourrait au moins apporter son aide en nature, estime-t-il, en mettant par exemple des surfaces à disposition pour des événements, comme des remises de prix, que la fondation veut multiplier à travers l’Europe puis sur d’autres continents.

Du côté du secteur privé, les marques et les groupes de luxe sont et seront aussi approchés. C’est surtout là que Franco Cologni va activer son réseau. «Ils doivent se sentir concernés», estime-t-il, car la fondation peut être un moyen pour eux de rendre à l’artisanat ce qu’il leur a donné. Une façon de remercier ces indépendants, qui travaillent souvent dans l’ombre des marques internationales. Parmi elles, «il y en a qui ont déjà accepté de participer», glisse-t-il en conclusion.

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