Nos villes invisibles. Leur spleen, leur soliloque, leur placidité. Dans les soubassements de la Maison Tavel à Genève, l’exposition La Ville devant soi sonde jusqu’au 9 janvier ces quartiers douteux, ces artères capitales, ces excroissances urbaines belliqueuses qui forment un tissu si familier qu’on ne le voit plus.

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Cet inventaire méthodique et pince-sans-rire, on le doit au photographe genevois Jean-Marc Meunier, décédé en février 2020. Il était notre collègue, notre ami, l’un des piliers du Temps, chef du service de correction d’abord, secrétaire de rédaction ensuite au Samedi Culturel, avant d’exercer les mêmes responsabilités pour l’ensemble du journal. Commissaire de l’exposition, Eveline Notter a conçu un parcours qui célèbre l’esprit joueur d’un pudique, une attention amusée aux routines de ses contemporains, un intérêt prononcé pour l’envers du décor, cette zone où se niche l’inconscient d’une collectivité.

Car ce sont les coulisses de la cité moderne qui attirent ce chasseur de vestiges roturiers. Il se méfiait du spectacle et de sa grandiloquence. Il estimait que la réalité était ailleurs, pas dans le monumental ni dans l’historique, mais dans l’anodin. Dans sa série Le sentiment de la ville, il photographie un parking genevois aux trois quarts vide, barré au fond par un immeuble jaune sale, badigeonné par des persiennes vert tilleul. Ce qui passe là, c’est une sensation de désaffection, dans tous les sens du terme, un lieu en manque d’affection en somme. Dans cette même série, un homme seul à son balcon tue le temps. A ses pieds, des carrosseries végètent en attendant le cimetière.

Guérilla souterraine

La Ville devant soi n’est pas seulement la chronique d’une déréliction. C’est aussi celle d’une résistance. Des bâtiments de trois étages gais comme des maisons d’arrêt poussent sur des parcelles résidentielles, à Eysins, près de Nyon. Autour d’eux, une terre patibulaire, une herbe rusée sapent l’ordre des gendarmes du confort préfabriqué. Héroïsme de la nature? Que nenni. Jean-Marc Meunier n’est ni Virgile ni Rousseau. Il ne chante pas, il opère à cœur ouvert. Cet amoureux d’A la recherche du temps perdu décrit la lutte des temps, celui immémorial d’un arbre qui s’obstine sur un trottoir, celui technique et pressé des ingénieurs des routes, ces aiguilleurs de transhumance.

Ces visions encourageraient à une neurasthénie façon Michel Houellebecq si elles n’étaient pas piquetées d’un humour très britannique, alliage de flegme et d’étonnement philosophique, ce qu’on appelle le nonsense. Depuis ses débuts à la fin des années 1980, ce natif de Martigny venu à Genève pour étudier les lettres se donnait des règles de jeu. Il déterminait un sujet, un lieu, une durée d’observation. C’est ainsi qu’il photographie des giratoires, au moment où ceux-ci s’imposent comme un nouveau lieu commun urbain.

La mélancolie du rond-point

A la Maison Tavel, ces abcès drolatiques s’alignent en format carte postale, déroutants de suffisance, pathétiques dans leur effort de coquetterie, saugrenus dans leur prétention à baliser un territoire qui les dépasse. La mélancolie du rond-point comme symptôme d’une ville qui se cherche.

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Ce correcteur magistral se révèle ainsi comme le photographe des guérillas mutiques, passes d’armes entêtées où des hommes s’emploient à dessiner les contours d’un bonheur presque toujours illusoire. Dans son merveilleux Villes invisibles, l’écrivain italien Italo Calvino fait dialoguer un Marco Polo découvreur de cités mirifiques et un empereur du nom de Kublai Khan. A propos de l’imaginaire Zaira, le voyageur dit: «Mais la ville ne dit pas son passé, elle le contient comme les lignes d’une main, écrit à l’angle des rues, aux grilles des fenêtres, aux rampes des escaliers, aux antennes des paratonnerres, aux hampes des drapeaux…»

Jean-Marc Meunier est ce Marco Polo discret et ironique qui répertorie des signes de résistance sur les murailles de nos vies minuscules, comme autant de rébus mémoriels.


«La Ville devant soi», Genève, Maison Tavel, jusqu’au 9 janvier, entrée libre; rens.: institutions.ville-geneve.ch/fr/mah