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Comme une histoire d’amour

Garth Greenwell signe un premier roman envoûtant sur la rencontre entre un jeune prostitué bulgare et un professeur américain dans les rues de Sofia

«Grand, mince mais large d’épaules, il avait les cheveux coupés en brosse à la façon militaire prisée par certains jeunes hommes de Sofia qui aiment afficher leur masculinité et des airs criminels.» Cet être à la cordialité brutale, rencontré dans les toilettes publiques, s’appelle Mitko. Le narrateur de ce premier roman, un professeur à l’American College de Sofia, en tombe amoureux. Féroce et abîmé, l’amant a une dent ébréchée, des cicatrices souvent, après la bagarre, un corps que l’on peut acheter mais qui reste inatteignable.

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Enfantin, charmeur, Mitko est paradoxal et change de visage en un instant, se montre dur et inquiétant puis s’attendrit en regardant une vidéo de Mylène Farmer éplorée (on reconnaît la chanteuse à la description qui en est donnée). Abimé par l’alcool, la pauvreté et la maladie, il représente pourtant la jeunesse et la fougue d’un corps conquérant.

La fascination et le manque

Derrière le jeune homme et sa certitude de pouvoir tout obtenir se cache le souvenir du père du professeur. Déambulant dans les rues de Sofia, puis de Varna, ville de bord de mer, ce dernier revisite son passé et comprend pourquoi, dès l’enfance, il a toujours uni désir et sentiment d’exclusion et de culpabilité. L’écriture mélancolique de l’Américain Garth Greenwell parvient à faire ressentir la fascination et le manque, rappelant, en écho, les personnages de Proust ou de Thomas Mann, Albertine ou Gustav von Aschenbach. Et toujours avec un regard social.

Lorsque le jeune Bulgare disparaît de sa vie, le narrateur, de sa fenêtre, le découvre dans toute sa solitude. Mitko s’efface dans une rue nocturne d’un pas mal assuré mais déterminé (ambivalent, jusqu’au bout), un pot de yaourt à la main: «Il avait toujours été seul, songeais-je, regardant un monde dans lequel il n’avait jamais trouvé sa place et qui lui était désormais presque parfaitement indifférent; il n’était même pas en mesure de le déranger, de produire un son que le monde se donne la peine d’entendre.» Ce roman est ainsi une façon, pleine d’amour, de lui donner une voix qui lui «appartienne».


Roman
Garth Greenwell
Ce qui t’appartient
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clélia Laventure
Rivages, 251 p.

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