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Roman

Une histoire d’amour à reculons

Le nouveau roman de Noëlle Revaz, après le très remarqué Rapport aux bêtes, explore d’une manière mécanique et burlesque l’amour et le théâtre.

Genre: Roman
Qui ? Noëlle Revaz
Titre: Efina
Chez qui ? Gallimard, 183 p.

Singulier second roman que livre ici Noëlle Revaz, auteure d’un étonnant Rapport aux bêtes (Gallimard, 2002) salué lors de sa sortie pour son style particulier, comme mâché et ruminé. La revoici, sept ans plus tard, dans un univers qui semble entièrement chamboulé. Dans Efina, la ville a remplacé la campagne, l’artificialité du théâtre et les jeux de l’amour se substituant à l’extrême pesanteur d’un réel sombre et fruste.

Soit Efina, une jeune femme passionnée de théâtre aux paupières souvent bleues et aux chaussures parfois étranges, qui à la fois repousse avec force et entretient avec art un lien étrange et solide tissé jadis avec un acteur. Ce dernier – tantôt «lion» charismatique couvert de gloire, tantôt «gros crapaud» oublié de tous – se nomme T. Il est lui-même pris dans ce filet amoureux, répondant en miroir dans un registre mâle et donjuanesque aux jeux de sa «colombine».

Tout l’intérêt de cette longue histoire d’amour plutôt banale – ­sur le mode je ne peux vivre ni avec toi ni sans toi – réside dans le mode de progression du récit. Comme une écrevisse, cette relation amoureuse avance à reculons. Elle commence par se terminer: «La conversation s’est tissée et à aucun moment T n’a eu l’envie de lui parler. A aucune minute de cette soirée. D’ailleurs il n’aurait rien à lui dire. Alors cette histoire est finie.» Puis l’amour remonte lentement à la surface des personnages, à leur corps défendant, d’abord de façon sporadique, puis un peu plus durable pour finalement sombrer dans un presque oubli. Comme si les protagonistes n’étaient devenus l’un pour l’autre que de vagues connaissances.

Noëlle Revaz use d’un style quasi pictural qui se construit par touches successives. Petites phrases brèves, qui ajoutent, ici, une couleur à un personnage; là, une nuance à un sentiment, ou font diverger soudain le flot des pensées. Ces nuances, posées mot après mot, servent aussi à recouvrir, à masquer, à effacer ce que le lecteur croyait pourtant acquis. Aussi le texte est-il toujours mouvant. Jamais fixé, il place les personnages sous des éclairages changeants. Ils apparaissent tantôt sublimes, tantôt pitoyables.

Bien que le point d’interrogation soit banni du roman, celui-ci se remet perpétuellement en question. Noëlle Revaz procède en tâtonnant. Elle hasarde des affirmations, pose des vérités, ouvre des pistes devant ses personnages pour les refermer ou les renverser plus loin. Elle s’étonne de tout mouvement de l’âme, considère comme s’il s’agissait d’un insecte nouveau chaque sentiment qui saisit Efina et T: «Vous savez comme moi qu’hommes et femmes n’ont pas que l’amour pour se joindre, la gamme est vaste et subtile de ces charnières qui nous lient. Ne nous laissons pas simplifier par les romans et les films.»

Cette distance, cette sorte d’ignorance où s’installe le récit, où sont placés ces personnages perpétuellement trébuchants, crée un effet clownesque. Noëlle Revaz offre quelque chose de chaotique, de rugueux là où d’autres font donner les violons et envoient l’eau de rose.

Impression burlesque d’ail­leurs accentuée par une curieuse saga sous-jacente, où l’auteure fait défiler les chiens d’Efina, d’Igor à Puck en passant par Tulpi, compagnons muets, hauts sur pattes ou marron glacé, stupides ou malicieux qui rythment la vie des personnages.

Rapport aux bêtes a été adapté à la scène, joué dans des théâtres romands et parisiens. Faut-il voir dans le destin théâtral du premier roman un lien avec le sujet d’Efina? Peut-être. Sans doute, si l’on pense à la question centrale du théâtre qui est l’incarnation du texte. Comment rendre vivant ce qui est écrit, comment se saisir d’une situation énoncée pour la sentir palpiter sous la peau, la respirer, l’éprouver? C’est dans cette quête que sont pris Efina et T, entre qui tout a commencé par un texte, par une lettre. C’est ce trajet des mots vers le réel qu’ils tentent désespérément de parcourir pour vivre l’amour promis par l’écrit, sentiment insaisissable mais obstiné qui ne leur fut donné qu’en mots. «Une chose ne veut pas mourir, mais on ne peut la saisir.»

Il y a une âpreté dans ce roman. Un goût pour l’expérimentation, un air de machine infernale et absurde, construite en phrases et en mots et qui torpille consciencieusement l’un après l’autre les clichés amoureux.

«D’ailleurs il n’aurait rien à lui dire. Alors cette histoire est finie»

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