Editorial

Une autre histoire est possible

ÉDITORIAL. La rencontre des Khasi en Inde et leur société matrilinéaire, le témoignage d'hommes qui se sont aventurés dans des métiers dits féminins montrent qu'une autre histoire des sexes est possible

L’égalité entre hommes et femmes, grande cause du Temps ce printemps, n’est pas seulement l’affaire d’un sexe. La cause n’est pas réservée aux femmes. Les hommes ont leur rôle à jouer, à plein. Il est essentiel.

Comme l’a montré la philosophe Olivia Gazalé, le «mythe de la virilité» – c’est le titre de son ouvrage – tel qu’il s’est installé depuis des milliers d’années dans nos sociétés, en particulier depuis les Antiquités grecques et romaines, ce mythe qui enjoint aux hommes d'être compétiteurs, puissants, courageux, entreprenants, performants pèse aussi bien sur les femmes que sur les hommes. Entre êtres humains, entre hommes et femmes, mais aussi entre les hommes eux-mêmes, il est une puissante fabrique d’inégalités.

Lire également: Olivia Gazalé: «On ne naît pas homme, on le devient»

Beaucoup d’hommes l’ont compris qui explorent les territoires attribués par tradition aux femmes, qui refusent les stéréotypes. En témoignent ces garçons qui investissent des métiers dits féminins. Puériculteurs, infirmiers, ils racontent ces mondes nouveaux. Leur sexe peut être un atout – on leur confiera souvent plus rapidement des responsabilités qu’à leurs consœurs – mais il inquiète aussi certains ou certaines, gênés par ces changements de paradigme.

À ce sujet: Les hommes rois dans des professions de femmes

Tout n’est pas rose lorsqu’on décide de passer les invisibles frontières des territoires où la société nous assigne. Reste que l’expérience de ces hommes, le choix de femmes aussi qui s’emparent de métiers d’hommes sont déterminants. Ils montrent qu’un autre monde est possible, un monde où les rôles entre les sexes se distribuent autrement, se complètent, se répondent.

En témoignent notamment ces étonnantes tribus khasi en Inde, habitants des nuages, qui vivent dans une société où la propriété et le pouvoir spirituel se transmettent de femme à femme, sans que les hommes soient pour autant mis hors jeu. Sur les bords du lac Lugu en Chine, les Na connaissent eux aussi une société comparable. Si les structures patriarcales indiennes menacent le modèle ancestral des Khasi, leur existence n’est pas anecdotique: le groupe compte 1,4 million de personnes et l’Etat indien reconnaît leur droit coutumier.

Lire aussi: En Inde, chez les reines des nuages

Ce que disent les hommes qui se projettent dans des territoires de femmes, les femmes qui s’emparent des rôles d’hommes, ce que disent les Khasi, c’est que l’histoire peut aussi s’écrire autrement, qu’il n’y a pas de fatalité dans la guerre des sexes; que ce qui a été construit, culturellement intégré, peut être remis en question et de manière féconde.

Charles Fourier, que cite Olivia Gazalé dans un entretien accordé au Monde, notait que «partout où l’homme a dégradé la femme, il s’est dégradé lui-même». Il ajoutait: «Le bonheur de l’homme, en amour, se proportionne à la liberté dont jouissent les femmes.» Le bonheur en société se mesure aussi à la liberté dont jouissent les uns, les unes et les autres.

Publicité