Par l’intervention directe des forces militaires russes en Syrie, Vladimir Poutine change la posture de son pays: de victime, le voilà maître. Il se plaignait de l’Occident qui lui prenait l’Ukraine et l’encerclait de partout; il passe au rôle de faiseur d’ordre, moquant l’impuissance de l’Occident au Proche-Orient. Cessant de pleurer l’URSS, il recoud le fil momentanément cassé de l’histoire impériale russe pour le remonter jusqu’au temps où elle impressionnait. Le temps de Catherine II. La Russie est alors en guerre avec l’Empire ottoman. Elle cherche le contrôle de la mer Noire et rêve de conquérir Constantinople pour en faire le centre d’un grand empire chrétien. Ce projet grandiose est dans la logique de la mythologie russe qui voit le tsar comme le défenseur de l’orthodoxie chrétienne et des lieux saints depuis la prise de Byzance par les Turcs en 1453. Chaque 6 janvier, le tsar célèbre «le baptême du Christ» dans les eaux glacées de la Neva, «Jourdain» de substitution. L’impératrice a appelé son second petit-fils Constantin, elle l’a confié à une nourrice grecque et a fait frapper des médailles reproduisant Sainte-Sophie.

Déluge de feu

A la différence de ses prédécesseurs, Catherine pense pouvoir atteindre son but. Ses armées sont fortes, ses généraux doués. Alexis Orlov conduit la flotte de la Baltique à la Méditerranée par Gibraltar pour se poster dans les eaux turques et par une ruse, couler la force navale ottomane dans la baie de Tchesmé, en 1770. En juin 1772, la marine russe bombarde Beyrouth, alors pro-ottomane, à l’appel de deux ennemis arabes du sultan, le mamelouk d’Egypte, Ali Bey, et l’homme fort de la Galilée, Dâhir al-Umar al-Zaydani. Le déluge de feu dure cinq jours, après quoi les marins russes débarquent et pillent. Ils sont chassés par les forces de la Porte et de la dynastie Chehab qui règne sur la ville. L’année suivante cependant, le maître des lieux, ce même Youssef Chehab qui a chassé les Russes en fait ses alliés et les appelle à l’aide contre le sultan. Ils ne se font pas prier. Après une pluie de bombes sur la ville, en octobre 1773, ils sont de nouveau dans la place, qu’ils occupent jusqu’en février 1774. Pour quelques mois, le drapeau de la tsarine remplace l’étendard ottoman et les Beyrouthins sont invités à s’incliner devant le portrait de Catherine adorné sur l’entrée de la cité. Quand la Porte, affaiblie par la perte de sa flotte, est prête à d’importantes concessions, la Russie lâche ses alliés arabes, quitte Beyrouth et, le 21 juillet 1774, signe avec le sultan le traité de Kütchück-Kaynardja par lequel l’Ottoman reconnaît l’indépendance du khanat de Crimée – dans les faits le protectorat russe sur tout le pourtour de la mer d’Azov, dont le sud de l’Ukraine.

Constantinople 
à portée de main

Ce traité, qui marque une avance considérable de la Russie vers la Méditerranée, ne satisfait pas tous ses buts de guerre. La Porte garde en effet la haute main sur la mer Noire. En 1783, Catherine annexe le khanat de Crimée où Potemkine déploie la plus grande énergie pour bâtir des villes et des forteresses, notamment Sébastopol, la première base navale de la Russie en mer chaude. Les Turcs essaient de récupérer le territoire perdu mais en vain. En 1792, alors que le général Souvorov marche sur Constantinople, la Porte signe le traité de Jassy, par lequel elle reconnaît l’annexion de la Crimée et la souveraineté russe sur le littoral septentrional de la mer Noire jusqu’à l’embouchure du Dniestr. C’est un succès mais pas encore la victoire. Constantinople semble à portée de main en 1853 lorsque le sultan, gardien des lieux saints en Palestine, commet l’imprudence de donner la clé de l’église de la Nativité aux moines latins, soutenus par la France catholique, insultant les moines orthodoxes, soutenus par la Russie. Le tsar déclenche la guerre de Crimée (1853-1856) mais la perd, avec près d’un demi-million de soldats tués en trois ans. La mer Noire est démilitarisée.Sans la révolution de 1917, la Russie serait finalement entrée à Constantinople et aurait eu un pied à Jérusalem. Tout était prêt pour la réalisation de ce grand but historique. Alliée de l’Entente franco-britannique en 1914, la Russie avait livré des combats acharnés dans le Caucase contre les Turcs pro-allemands. Elle avait pénétré jusqu’en Anatolie orientale, occupé une partie de la Perse et de l’Irak. Dès 1915, Londres et Paris avaient fait montre de compréhension pour ses revendications territoriales. Et en 1916, son ministre des Affaires étrangères, Serge Sazonov, avait négocié avec l’Anglais Mark Sykes et le Français François Georges-Picot le partage des terres ottomanes. L’accord Sykes-Picot-Sazonov était secret. Il donnait des satisfactions à la France, qui se prenait la Syrie et le Liban, à la Grande-Bretagne qui s’offrait l’Irak. La Palestine, avec Jérusalem, devenait un condominium international. Du point de vue russe, c’était un couronnement puisqu’il donnait au tsar le contrôle total de la mer Noire et lui restituait la capitale sacrée de Constantin, le cœur perdu de l’Eglise chrétienne orthodoxe. Mais ni la piété religieuse ni l’agrandissement territorial ne figuraient dans les priorités des Bolcheviks qui prirent le pouvoir en octobre 1917.

Staline d’Arabie

Au contraire, laïcs invétérés et anti-impérialistes déclarés, ils révélèrent le contenu de l’accord secret dans la Pravda en novembre 1917. Ce fut un scandale international, en particulier au Proche-Orient où la duplicité des Britanniques apparaissait au grand jour puisque loin de viser à l’établissement du royaume indépendant promis aux Arabes, Londres préparait en douce leur mise sous tutelle.Le découpage Sykes-Picot-Sazonov fut déclaré nul à la Conférence de Paris de 1920 qui mettait fin à la Première Guerre mondiale. La Société des Nations interdit les traités secrets. Elle n’en entérina pas moins un partage du Proche-Orient entre la Grande-Bretagne et la France, sous la forme de mandats. Le nom de Sazonov disparut peu à peu de l’histoire de l’accord caché. Après la révolution, les intérêts de la Russie soviétique s’orientèrent sur la contestation politique de la présence anglo-française dans la région, portée par les partis communistes arabes qui adhéraient à la Troisième Internationale. L’arabisme fut célébré comme une lutte nationale. L’URSS fut l’un des premiers Etats à reconnaître l’Arabie saoudite en 1925 – en même temps que les Etats-Unis. A Yalta, en 1945, retrouvant le tropisme méditerranéen des tsars, Staline revendique la tutelle sur la Libye, colonie de l’Italie vaincue où il espère établir une base navale. Elle lui est refusée. En 1948, dans le même espoir, il reconnaît Israël, à la stupéfaction de ses alliés arabes habitués aux positions anti-occidentales de Moscou. Il va jusqu’à soutenir l’Etat hébreu dans sa guerre contre l’agression arabe en lui faisant livrer des armes via la Tchécoslovaquie. Il escompte qu’ayant joué le premier rôle à l’ONU en votant pour la partition de la Palestine, il aura l’amitié, la reconnaissance et le bon accueil du nouvel Etat. Mais non. C’est finalement l’appui à Nasser après la guerre des Six-Jours, en 1967, matérialisé par 50 000 conseillers militaires envoyés au Caire, qui donne à l’URSS l’ancrage proche-oriental tant désiré. Dans la foulée, l’URSS devient l’alliée de la Syrie, à laquelle elle fournit l’essentiel de ses équipements militaires en échange du droit d’établir une base navale à Tartous, en 1971. Elle signe en 1972 un traité d’amitié et de coopération avec l’Irak, en train de nationaliser son industrie pétrolière et de se réarmer contre l’Iran. Elle a également une forte présence au Yémen du Sud.

Soviétiques expulsés

Cet écheveau de relations commence à se défaire lorsque Anouar al Sadate expulse les experts soviétiques de l’Egypte en 1976. En Irak, Saddam Hussein, fort de ses revenus pétroliers, s’émancipe et, en 1982, dénonce son alliance avec l’URSS. La Syrie, elle, reste dépendante de l’armement soviétique, qu’elle n’obtient pas à hauteur de ses désirs, à preuve sa défaite de 1982 lors de la Guerre du Liban. En 1986, Mikhaïl Gorbatchev affiche sa volonté de normaliser les relations de l’URSS avec Israël, marquant la fin d’une politique de confrontation anti-occidentale dans la région. Hafez el-Assad prend ses distances, renoue avec les Etats-Unis et participe à l’expédition militaire contre Saddam Hussein quand celui-ci s’empare du Koweït. La dissolution de l’URSS, en 1991, marque une décennie d’absence politique de Moscou sur la scène proche-orientale. Vladimir Poutine y revient dès 2003, invitant Bachar al-Assad à Moscou, effaçant la dette syrienne et signant avec lui de nouveaux contrats d’armement. Les révoltes populaires arabes de 2011 laissent Moscou avec un seul véritable allié dans la région: la Syrie. C’est pour ne pas le perdre, et avec lui toutes les facilités portuaires et aéroportuaires de Tartous et Lattaquié que Vladimir Poutine se place en défenseur du régime de Bachar al-Assad. Disposer d’un port de relâche entre Sébastopol et le canal de Suez est un objectif qui ne s’embarrasse pas d’autres considérations. Etre présent militairement et politiquement dans la région, influencer les décisions, participer aux arbitrages en position de force sont les éléments de puissance revendiqués par le président russe, quoi qu’il en coûte. Les régimes changent, les sociétés évoluent mais la vieille carte géostratégique a la vie dure, avec Jérusalem au milieu.