Histoire

Une historienne américaine ressuscite les Amazones

S’appuyant sur de récentes recherches archéologiques, une historienne américaine renverse la perspective convenue au sujet des amazones: loin de n’être que fantasmagories, les guerrières nomades étaient bien réelles et chevauchaient de vastes régions de l’Eurasie antique. Si elles ne se coupaient pas le sein et ne constituaient pas des groupes uniquement féminins, ces «barbares» qui vivaient à l’égal des hommes fascinaient les Grecs

Soyons francs: les historiens d’aujourd’hui font rarement rêver. Ils vous ramènent les deux pieds sur terre dès que vous vous laissez un instant posséder par une trop belle fable. Là où passe la science, les mythes s’effondrent ou se pétrifient. Mais avec Les Amazones d’Adrienne Mayor, c’est le contraire. Voilà qu’un peuple de chasseresses qualifiées de «mythiques» reprend vie et semblent défier les Thésée, Achille et autres tueurs d’amazones!

Bien sûr, il faut de tout même trier le réel du fabuleux. Celles qu’Homère et Hérodote localisaient au Pont-Euxin, sur les rives méridionales de la mer Noire (aujourd’hui au nord de la Turquie), ne vivaient pas exclusivement en bandes de femmes et ne se coupaient pas un sein: le cliché le plus tenace associé aux Amazones, prétendument «pour ne pas être gênées en tirant à l’arc», ne tient pas la route d’un point de vue anatomique. De plus, aucune des milliers de représentations d’amazonomachie sur les vases grecs ne montre une guerrière au sein mutilé. Mais leur indépendance farouche, qui fascinaient tant les Grecs dont les épouses étaient maintenues en infériorité, n’est pas une invention.

Guerrières de l’Antiquité

De récentes découvertes archéologiques, de la Crimée aux abords de la Chine en passant par la chaîne de l’Altaï et la Mongolie, ouvrent des perspectives stupéfiantes propres à renverser les schémas convenus: des corps de nomades scythes ont été découverts dans des «kourganes» (tumulus) avec leurs armes, pointes de flèche, épées en fer, ainsi que des objets et ustensiles supposément utiles pour le voyage dans l’autre monde.

Et parmi ces barbares dont on redécouvre le raffinement, bon nombre d’entre eux sont des femmes. Habillées de la même manière que les hommes, portant le pantalon et des tatouages sur la peau qui ont traversé deux millénaires, ces guerrières parfois très jeunes pourraient bien être les héritières – spirituelles du moins – des mythes anciens. Et ce ne sont pas des exceptions: d’anciens corps exhumés du permafrost il y a des décennies, font actuellement l’objet de tests ADN qui révèle leur appartenance au sexe… prétendument faible.

Egalité entre les hommes et le femmes

D’où cette thèse, audacieuse et un brin provocante, que le monde scythe-sarmate qui peuplait de manière approximative les régions de la mer Noire, le sud actuel de la Russie jusqu’aux confins de la Chine, aurait été par nature plus égalitaire et propice au développement d’une caste de guerrières intrépides, strictement égales aux hommes. Là, dans la rude steppe, la vie nomade imposait aux filles et aux garçons d’apprendre l’équitation et la chasse. L’égalité des sexes chez les barbares, contrastant avec la culture patriarcale des cités grecques, voilà le monde à l’envers!

Mais Adrienne Mayor ne se contente pas d’écrire un traité de civilisation scythe, elle confronte ces découvertes à l’aune des mythes et de l’histoire gréco-romaine. L’histoire selon laquelle une armée d’Amazones sous le commandement d’Orithye, aurait marché sur la Grèce et assiégé Athènes, avant d’être défaites par Thésée, est bien sûr une fable. Mais Adrienne Mayor montre bien que cette légende recueillie par Plutarque s’appuyait sur des escarmouches bien réelles amplifiées par l’angoisse d’une invasion barbare.

Au-delà du monde grec

Quand les héros grecs arrivent, les amazones ne sont pas loin: dans l’Iliade elles apparaissent brièvement au secours de Troie, jusqu’à ce qu’Achille perce de sa lance la belle reine Penthésilée, et tombe amoureux – trop tard ! – au moment de découvrir son visage expirant. Dans l’histoire (supposée) réelle de la grande Macédoine, voilà Thalestris accompagnée de trois cents amazones, qui vient à la rencontre d’Alexandre le grand pour concevoir un super-héros… puis repart sans regarder en arrière. Et à l’époque du rouleau compresseur militaire romain en Asie mineure, la belle Hypsicratie accompagne le roi déchu Mithridate à travers le combat et jusqu’en exil, dans une relation de totale égalité en amour comme par les armes.

Au-delà du monde grec, Adrienne Mayor s’aventure dans les récits et traditions du Caucase, d’Iran, d’Asie centrale jusqu’au monde chinois. Partout il est fait mention de cavalières intrépides, de montagnardes sachant manier les armes, en bref de femmes puissantes qui attestent de l’existence des «amazones» - si l’on veut bien accepter ce terme générique à l’étymologie confuse, dont Mayor préfère retenir le synonyme grec «antianeirai», c’est à dire celles qui sont à l’égal des hommes.

Mots voyageurs

Autre aspect captivant: les noms de ces femmes de chair et d’os. Certains artistes hellènes se sont amusés à reproduire les noms d’amazones avec la phonétique de l’alphabet grec: ces mots d’apparence «absurde» inscrits sous les personnages de certains vases du VIe siècle avant Jésus-Christ correspondent bien à des formes anciennes de circassien. On y trouve des noms comme «Pkpupes» (méritant une armure), «Serague» (armée d’un poignard), «Barkida» (princesse)… Une preuve, sans doute, que ces mots voyageurs entre l’immense Scythie et le monde grec se basait sur une réalité tangible. Et que peut-être, de très nombreuses héroïnes ne sont pas encore parvenues jusqu’à nous.


Adrienne Mayor, «Les Amazones. Quand les femmes étaient les égales de hommes (VIIIe siècle av. J.-C. – Ier siècle apr. J.-C.)», traduit de l’anglais par Pierre Pignarre, La Découverte, 564 p. 

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