BIOGRAPHIE

Quand une historienne détaille la vie de Jane Austen, discrète et géniale romancière anglaise

Le compte rendu de «Jane Austen, Passions discrètes» paru dans Le Samedi Culturel du 7 octobre a été malheureusement tronqué. Nous rétablissons ici la fin de l'article.

Ce qu'ils (les romans) reflètent, par contre, c'est l'inégalité des conditions sociales à laquelle Jane était très sensible. Le sort réservé aux filles traverse toute l'œuvre. Il serait anachronique de traiter Jane Austen de féministe. On ne sait pas si elle prit connaissance des thèses de Mary Wollstonecraft qui publia en 1792 une Défense des droits de la femme mais il est probable que ce texte qui fit scandale lui aurait déplu par ses attaques contre l'armée et la religion. Cependant elle ne manque pas une occasion de rappeler l'égalité morale et intellectuelle des femmes. Jamais elle n'a revendiqué de «chambre à soi» et dans sa prime jeunesse, elle n'envisageait pas d'autre destinée que le mariage. Toutefois, le sort de sa tante, contrainte de s'exiler aux Indes pour y trouver un mari, la sensibilisa très jeune à la servitude qu'engendre le manque d'argent, manque dont elle souffrit presque toute sa vie.

Car la publication et le succès arrivèrent très tard dans sa vie. La trajectoire d'écrivain de Jane Austen est tout à fait étrange. A 25 ans, elle avait rédigé de nombreux récits et trois romans exceptionnels, L'Abbaye de Northanger (Northanger Abbey), Le Cœur et la Raison (Sense and Sensibility), Orgueil et Préjugés (Pride and Prejudice), sans trouver d'éditeur ni de lecteurs en dehors du cercle familial. Puis, pendant dix ans, elle cessa d'écrire.

Vie amoureuse limitée

Claire Tomalin attribue ce silence à la dépression consécutive à un déracinement: en 1800, ses parents décident de quitter le prieuré de Steventon pour s'établir à Bath, ville d'eaux à la mode, où la jeune femme éprouve «un sentiment cuisant d'humiliation à l'idée d'être exhibée sur le marché du mariage». Jane haïra cette ville de «vapeur, ombre, fumée et confusion» qui la prive «des conditions de travail spéciales lui permettant de s'abstraire de la vie quotidienne». Toute sa vie, elle écrira quasiment en secret, à l'abri des regards des domestiques et des visiteurs.

Sa vie amoureuse semble avoir été extrêmement limitée. Une première idylle à 20 ans tourna court. Quatre ans plus tard, elle écrivit au lendemain d'un bal: «Je ne pense pas avoir été très demandée. Les gens étaient plutôt enclins à ne pas m'inviter à danser sauf à ne pouvoir faire autrement… Il y avait […] un très beau jeune homme, qui, m'a-t-on dit, désirait m'être présenté – mais comme il ne le désirait pas au point de faire le moindre effort, nous n'y sommes pas parvenus.» Jane n'était pas laide mais on peut imaginer que tant de réserve et d'ironie a intimidé les plus ardents! A 30 ans, elle déclina la demande en mariage d'un homme rassurant et fortuné mais qu'elle n'aimait pas, avant de considérer définitivement le célibat comme une liberté et de s'installer dans le rôle de la «tante vieille fille» d'une famille riche en neveux et de vivre avec ses parents et sa sœur. A sa mort prématurée, en 1817, Cassandra écrira: «Elle était le soleil de ma vie […] Je ne lui ai jamais caché la moindre pensée et c'est comme si j'avais perdu une partie de moi-même.»

En 1811 paraît enfin, à compte d'auteur et anonymement «un nouveau roman écrit par une dame», Le Cœur et la Raison (traduit ici par Raison et Sentiments). Le succès de l'ouvrage encouragera l'éditeur à publier Orgueil et Préjugés que certains jugèrent «trop habile pour être l'œuvre d'une femme». Dans l'élan du succès de ces textes déjà anciens, même si elle les avait retravaillés, Jane Austen écrivit encore Mansfield Park, puis Emma, un de ses romans les plus réussis. Les soucis financiers s'éloignèrent provisoirement mais ils ne la quittèrent jamais tout à fait. Quant au succès et à la reconnaissance, elle n'en profita que brièvement mais ils ne se démentirent jamais depuis. Northanger Abbey et Persuasion parurent à titre posthume, complétant une œuvre qui est devenue «une industrie mondiale» dont le cinéma et la télévision se sont emparés. En dépit des centaines d'ouvrages et de thèses qui lui sont consacrées, elle est pour sa biographe «un des rares écrivains de génie dont la popularité ne se limite pas au monde universitaire».

Claire Tomalin, Jane Austen, Passions discrètes, Autrement Littérature, 412 p.

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