Charles Bukowski aurait eu 100 ans le 16 août 2020. Vingt-six ans après sa mort, pas sûr que cet anniversaire le fasse se retourner dans sa tombe. On l’imagine en revanche plus volontiers lever le coude à l’idée que, pour marquer le coup, les Editions Au Diable Vauvert publient la même semaine une anthologie de proses, poèmes, lettres et interviews autour de l’alcool, sa muse, son carburant et son gaz hilarant. Elles poursuivent ainsi le travail de traduction des recueils thématiques de l’éditeur américain passionné par le «vieux dégueulasse», Abel Debritto, rassemblant depuis plus de dix ans des textes oubliés ou inédits de Buk.

En page de couverture de Sur l’alcool, une photo de la fameuse prestation éthylique de Bukowski dans l’émission Apostrophes en 1978. Le public francophone découvrait alors l’icône de la contre-culture américaine, finissant au goulot la troisième bouteille de blanc de la soirée et quittant le plateau de télévision ivre mort.

«Suicide temporaire»

«L’alcool m’a mis dans des situations que je n’aurais jamais connues sans lui: des lits, des prisons, des bagarres et des longues nuits insensées. Durant toutes mes années de clochard et de banal ouvrier, l’alcool a été la seule chose me permettant de me sentir mieux. Ça m’a sorti du piège rance et boueux. Les Grecs n’appelaient pas le vin «le sang des dieux» pour rien.» Couvrant la période de 1961 à 1992, le recueil est à la fois une immersion vertigineuse dans l’hygiène d’un vagabond à l’écriture et l’âme imbibées d’alcool et une longue-vue en forme de bouteille dont il se sert pour observer l’Amérique d’en bas, des comptoirs aux trottoirs.

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Le poète (L’amour est un chien de l’enfer), nouvelliste (Contes de la folie ordinaire, Journal d’un vieux dégueulasse, Au sud de nulle part) et romancier (Factotum, Women, Pulp) aura finalement sans doute sifflé plus de bouteilles qu’il n’aura noirci de pages blanches, sachant qu’il a arrêté d’écrire pendant dix ans. «La picole est une forme temporaire de suicide dans laquelle je m’autorise à mourir pour ensuite revenir à la vie. L’alcool est juste une sorte de colle qui permet de maintenir assemblés mes bras, mes jambes, mon zob, ma tête et tout le reste. L’écriture, c’est juste une feuille de papier.»

Il n’empêche: «Je suis dingue d’écriture. C’est ma drogue. C’est ma femme, mon vin, mon dieu. Ma chance.» Et ce trop tardif éclat de lucidité: «Je pense que j’écris aussi bien sobre que bourré. M’aura pris un bon bout de temps pour m’en rendre compte.»

Certes un peu répétitive, cette anthologie propose toutefois un puissant témoignage d’une vie d’ébriété et de création, un regard subversif sur l’alcool et l’art.


Recueil
Charles Bukowski
«Sur l’alcool»
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Romain Monnery
Au Diable Vauvert, 368 pages