Barbara Honigmann

Très affectueusement

Trad. de Christian Richard

Un Amour fait de rien

Trad. de Christian Richard

Liana Levi, 224 p. et 102 p.

«Tzigane!»: dans l'Allemagne de l'Est de 1975, le mot est une insulte et Anna sait bien qu'il a remplacé «Juif», désormais tabou. C'est la première parole qui lui est adressée à son arrivée dans la petite ville de province où elle vient s'essayer à la mise en scène. A Berlin-Est, elle a laissé sa bande d'amis, une mère à la fois autoritaire et absente et un nouvel amour. Le téléphone fonctionne encore mal: c'est par lettres que la jeune femme va tenter de maintenir les liens compliqués qui unissent les fragments incertains de sa vie d'artiste. Paru en Allemagne l'an dernier, le livre a valu à son auteur le prix Kleist.

Très affectueusement (Alles, alles Liebe) signe Anna. Sans doute, mais aussi avec mélancolie, colère et angoisse. Trente ans après la fin de la guerre, est-il possible d'être Juive et Allemande? Plusieurs de ses amis ont jugé que non; ils ont émigré en Israël à la poursuite du rêve sioniste; d'autres sont à Vienne ou à Moscou. Quant à l'auteur, Barbara Honigmann, elle a choisi de vivre à Strasbourg avec sa famille dès 1984 pour y mener une «vie juive» dans l'étude de la Torah. Ses parents, des intellectuels installés en Grande-Bretagne pendant la guerre, sont rentrés à Berlin-Est par conviction communiste. Dans l'essai de Brigitte Krulic (voir ci-dessus), la dramaturge devenue romancière témoigne du silence assourdissant, familial et scolaire, qui a entouré le passé proche. L'impossibilité de vivre désormais en Allemagne, en dépit de la tradition et de l'héritage culturel, lui est donc apparue et elle en a tiré les conséquences en s'installant dans cette zone ambiguë, l'Alsace. «La culture juive allemande disparaîtra avec notre génération», affirme-t-elle.

Son héroïne, Anna, est soumise à des pressions de tous ordres, la plus forte étant la censure politique qui prend bien vite la forme du harcèlement: les lettres de menace puis de licenciement que lui adresse la direction du théâtre sont de jolis exemples de rhétorique socialiste. A l'inverse, la réponse d'Axel, l'ami de cœur d'Anna, à l'agent de la Stasi qui veut interdire une pièce de Lorca, figure un réjouissant exercice d'ironie.

Les amours qui se dessinent au fil des lettres et des rendez-vous manqués donnent d'abord à penser que la petite dramaturge se laisse berner par un parasite opportuniste qui cherche à utiliser les relations de la très active mère d'Anna. Mais quand on apprend, au détour d'une missive, que ce Léon a encore tenté de se suicider, on comprend que dans cette histoire d'Allemagne, il n'y a que des victimes. Ceux qui ont émigré en Israël semblent se construire une vie meilleure mais l'intégrisme religieux qui les absorbe peu à peu ne laisse pas d'inquiéter. A la fin de cette dure année 1975, Anna se réfugie à Moscou, chez des amis juifs, l'URSS figurant ici l'antichambre de l'exil, vers Israël, les Etats-Unis ou l'Europe.

Un roman précédent, daté de 1991, paraît en même temps chez le même éditeur: Un Amour fait de rien (Eine Liebe aus Nichts). La narratrice a choisi de couper avec l'Allemagne. Elle vit seule dans un sous-sol parisien, pour tenter de régler ses comptes avec l'identité juive, le père mort, l'amour impossible. Le dépouillement de l'écriture rend plus forte encore la démarche de Barbara Honigmann, qu'on devine sous-tendue par l'autobiographie.

A signaler aussi, du même auteur, «Le Dimanche, le rabbin joue au football», aux Editions Eden.