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«Une Ile», nouvelle série d'Arte, la femme et la mer

Arte dévoile ce jeudi en diffusion classique une mini-série contant l’arrivée d’une dangereuse sirène (Laetitia Casta) sur une terre isolée, parmi des hommes devenus cibles. Une fable qui ne manque pas d’originalité

Lorsqu’il met en scène ces étranges femmes qui nagent dans les profondeurs, le réalisateur d’Une Ile, Julien Trousselier, prend soin de varier les plans. Des vues rapprochées sur les visages, aux yeux ouverts, sans aucune difficulté de respiration; et des images au loin, montrant la petitesse de ces corps ondulant parmi les immenses rochers – ou même une baleine, qui passe en visite. Le contraste est grand avec la promiscuité, l’âpreté glauque des corps des hommes, serrés dans le bar de l’île, où danse la sirène un temps.

Arte dévoile ces jours sur son site, et ce jeudi soir en diffusion classique, sa première série de l’année, et la chaîne culturelle n’a manifestement pas reculé devant l’originalité du projet. Une Ile raconte l’arrivée, sur un roc non identifié mais loin du «continent», comme il est souvent dit, d’une femme pas banale, qu’incarne Laetitia Casta. Une sirène, en réalité. Mais pas du genre à tournoyer dans les eaux douces en susurrant des comptines. Elle est dangereuse, en tout cas pour les hommes. Et soudain, les autorités du «continent», qui semblaient avoir oublié l’île, envoient un commissaire (Sergi Lopez), un flic qui a raté les cours d’empathie à l’école de police. Mais qui semble connaître la fatale visiteuse. Celle-ci s’intéresse à Chloé, une jeune femme, interprétée par Noée Abita.

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Plusieurs registres

On le voit, Une Ile joue sur plusieurs plans, ce qui ne va pas sans risques. Elle combine l’étrangeté générale du ton, avec cette relation aigre-acide entre terre perdue et mer infinie, les portraits de femmes, une esquisse de chronique sociale par ces pêcheurs qui ne pêchent plus rien, et la trame policière, certes sans mystère, mais qui conte la traque de l’inconnue. L’ensemble a ses défauts, dans certaines situations ou dialogues et dans des poses de Laetitia Casta, mais sans conteste il séduit par la singularité de la proposition.

Dans leur note d’intention, les auteurs, Gaia Guasti et Aurélien Molas (sur une idée de Simon Moutaïrou), affirment qu’ils ont voulu «traiter le mythe de la sirène en alliant les codes du fantastique et du polar, dans un cadre réaliste et social: une île désertée à l’écart des routes maritimes, la pêche qui ne nourrit plus son homme, les usines fermées, la nature sauvage que l’on détruit à petit feu». Laetitia Casta pense d’ailleurs que son personnage représente avant tout la vengeance de cette nature maltraitée, en même temps que l’affirmation des femmes.

La précédente série d’Arte: «Mytho», je mens pour être vue

Une géographie rendue universelle

Cela se traduit à l’image par une manière particulière de traiter le contexte. Une Ile est tournée au cap Corse, on est dans le sud, c’est assumé, il y a quelques accents chantants dans les paroles de certains protagonistes. Pourtant, le caillou est parfois filmé d’une manière qui l’arrache à sa nature locale. Dans certains plans on pourrait penser à un fjord. Le réalisateur lui confère là son universalité.

Les auteurs parlent aussi d’une «quête initiatique et identitaire». Plus que la violence libérée par la sirène, c’est le destin de Chloé qui se joue durant les épisodes, sur la base d’un drame initial remontant à quelques années. Avec ses bonnes joues et ses grands yeux, Noée Abita a encore la rondeur de l’enfance, mais elle évolue vite. La sirène ne révèle pas les failles de l’île, les secrets de ses habitants, le désespoir ambiant: ceux-ci préexistent. «Il n’y a que des gens seuls sur cette île», lance un personnage, et un autre suivra en disant qu’en sus, personne ne se parle.

Une libération féminine

Ce que libère la femme de l’océan, c’est la femme, justement. Une composante de l’humanité un peu oubliée, à force, par les marins ronchons. Hormis une fliquette énergique, les rares autres personnages féminins sont en retrait, comme si l’île se faisait métaphore d’une situation d’exclusion de la femme. Et la voici qui surgit des flots, en succube d’eau salée. L’exposition des corps des deux complices, dans cet univers de mâles revêches, ne les soumet pas: au contraire, elle renforce leur pouvoir.

L’île est un ancien monde, battu par les vents, épuisé, avec pour seule obsession chez bien des locaux de fuir vers le fameux «continent». L’irruption de la créature au demeurant meurtrière annonce une mue, qui se fait dans les profondeurs, plus bas encore que là où évoluent ces poissons tant convoités. Une Ile acquiert ainsi un air de fable. Au denier festival Séries Mania à Lille, elle a reçu le prix de la meilleure série française. Ni une ni deux, Amazon l’a achetée pour son Prime Video, où elle sera bientôt proposée sous le titre Apnea.


Une Ile. Mini-série en six épisodes. Trois sont déjà disponibles sur le site et l’app d’Arte. En diffusion ce jeudi et le prochain dès 20h55.


L'une des grandes séries d'Arte l'année passée était réalisée par Dominik Moll, qui revient au cinéma ces jours. Lire aussi notre critique de sa série: «Eden», l’Europe des migrants contée par Arte

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