Dans cet archipel au nord de la Norvège, chaque famille possède son île, à un tel point qu’il est difficile de savoir qui de la famille et qui de l’île donne son nom à l’autre. Pas plus grande qu’un mouchoir de poche, celle sur laquelle vivent les Barrøy est au cœur du roman Les Invisibles du Norvégien Roy Jacobsen: des rivages, des roches et quelques terres cultivables.

Conjuguée aux humeurs de la mer, son exploitation suppose un travail considérable, qui relève pourtant d’une évidence sans alternative pour cette famille dont les membres se comptent sur les doigts d’une main. En effet, aucun d’entre eux n’a jamais rien connu d’autre que cette «cellule d’isolement en pleine mer».

Un roman dense et puissant

Les Barrøy se gardent d’ailleurs bien de convoiter tout haut une existence hors de leur portée. Mieux que quiconque, ils savent que «regretter un rêve est la chose la plus destructrice que l’on puisse faire». Ils se contentent donc de leur condition d’«invisibles», des destins relégués à la marge, et dont Roy Jacobsen s’emploie paradoxalement à extraire de grandes histoires de vie.

L’auteur, révélé au public français par les romans Les Bûcherons et Le Prodige, a en effet cette façon de suggérer plutôt que de raconter les songes perdus et les fiertés de ses personnages arrimés à l’immensité des eaux. Partant, il fait de ces vies insignifiantes aux yeux du monde le cœur d’un roman dense et puissant, qu’honorent d’ores et déjà une quinzaine de traductions.

Une solitude veinée d’enchantements

Pour les îliens de l’archipel, la réalité ne s’étend pas au-delà de l’usine de poisson sur la côte. En ce début de XXe siècle, même la guerre se déroulera sans eux. Les possibilités d’existence ainsi circonscrites à une île, les projets les plus fous sont revus à échelle humaine. Pour Hans Barrøy, chef de l’île, il s’agira par exemple de construire un quai, voire une jetée, et agrandir sa ferme entre deux hivers passés à pêcher au nord du cercle polaire. Son épouse Maria caressera quant à elle le rêve d’avoir d’autres enfants après la naissance de sa fille Ingrid.

Mais la petite restera fille unique, et c’est dès lors autour d’elle et de sa solitude veinée d’enchantements que s’organise la narration. De gamine silencieuse et sentimentale, elle devient une jeune femme responsable et fière. Malgré elle peut-être, il lui arrive parfois de se poser la «question immuable», celle de «savoir si l’île est plus qu’un grain de sable». Une interrogation qui restera en suspens jusqu’aux dernières pages. Cela parce que les îliens n’y ont jamais trouvé réponse – ni Martin, le grand-père, qui n’est jamais monté plus haut que les Lofoten, ni la tante Barbro, simple d’esprit, dont les rares déplacements ne vont jamais au-delà de la côte.

Emmener l’île avec soi dans le vaste monde

Mais une île est-elle seulement assez grande pour contenir les rêves d’une enfant? Il arrive en effet à Ingrid de s’interroger sur la possibilité d’un ailleurs, qu’elle finit pourtant toujours par ramener à son unique repère. Il s’agirait «d’emmener l’île avec elle dans le vaste monde et la remplir de tout ce qui lui manque, et ce n’est pas rien tant qu’elle, Ingrid, déborde de tout.» Cela parce qu’elle est la seule enfant parmi un groupe d’adultes taciturnes et immobiles, dont la réalité a été graduellement réduite à un point central.

Peu à peu, elle se familiarisera comme eux au travail de la mer – nouer les filets, découper et saler le poisson, naviguer en barque pour aller à l’école –, et à celui de la terre – s’occuper des moutons, traire les vaches, ramasser les pommes de terre. Elle apprendra aussi les fardeaux immatériels, dont le moindre n’est pas de se «coltiner la solitude et la gravité» des hivers norvégiens, et bien sûr le deuil.

Un cosmos en réduction

Bien plus qu’un renoncement, la vie sur l’île a toujours été une évidence pour les Barrøy. «Nul ne peut quitter une île», prévient en effet Jacobsen, comme s’il énonçait les règles d’un jeu. «Une île, c’est un cosmos en réduction où les étoiles dorment dans l’herbe sous la neige.» Dès lors, les années filant, Ingrid s’applique à faire sien le langage des éléments. Elle traverse les saisons, que dérangent parfois des événements dont les conséquences se tirent sur des années entières. Sa sensibilité à ce qui l’entoure lui donnera finalement la clé de cet équilibre fragile entre les ressources de l’eau et celles de la terre. Une équation délicate sur laquelle repose l’avenir de l’île, et dont la résolution lui incombera bien avant l’âge.

La narration de Jacobsen, concise, quelques fois traversée d’éclairs lumineux, s’articule en courts chapitres qui donnent le ton de la poésie des insulaires. Bien plus que dans les mots, celle-ci tient dans des épisodes atmosphériques – un silence qui s’abat soudainement sur la mer, la violence d’une tempête ou d’un été trop chaud. Ainsi son récit procède-t-il par ellipses, condensant les revirements en une seule phrase, évoquant les catastrophes en quelques mots. En résulte une rare intensité dans l’écriture: les émotions, jamais nommées, semblent émerger d’elles-mêmes entre les lignes.


Roy Jacobsen, «Les Invisibles», traduit du norvégien par Alain Gnaedig, Gallimard, 270 p.