Ceux qui écoutent Joan Baez chanter Joe Hill savent-ils que le parolier de cette ballade se nomme Alfred Hayes? Et ceux qui ont vu et revu Le Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica se souviennent-ils que le même Alfred Hayes est l’un des cosignataires du scénario? Le voilà qui resurgit des limbes, coiffé, cette fois, de sa casquette de romancier puisque Gallimard exhume Une Jolie Fille comme ça. Un livre injustement oublié, enfin traduit en français – par Agnès Desarthe – près de soixante ans après sa première publication aux Etats-Unis.

Direction l’Amérique

Né à Londres en 1911, Hayes quitte l’Angleterre trois ans plus tard avec ses parents. Direction l’Amérique, où il se fait d’abord connaître comme poète tout en militant dans les rangs de la ligue communiste, ce qui lui vaudra ce portrait dans un magazine, en 1934: «Il y avait aussi Alfred Hayes, sombre, spirituel, habité par la conscience impérieuse de personnifier une nouvelle sorte de génération, poète lyrique de la classe ouvrière new-yorkaise, aux côtés des grévistes, auteur d’esquisses qui marquent à jamais la mémoire.» Pendant la Seconde Guerre mondiale, Hayes est enrôlé dans les services spéciaux de l’armée américaine et, en 1943, il s’installe à Rome où il fréquente les pionniers du cinéma néoréaliste, de quoi éveiller sa vocation de scénariste. Ce sera alors sa principale activité. De retour aux Etats-Unis, il travaillera pour Hollywood en collaborant avec Nicholas Ray, Fritz Lang, John Houston ou George Cukor. Mort en 1985 à Los Angeles, Hayes a également signé sept romans, dont Une Jolie Fille comme ça, un conte cruel qui se situe dans les parages de Hollywood, dépeint comme un bûcher des vanités où, en ces années 1950, pas mal d’enfants perdus se brûlèrent les ailes.

Ombre chinoise

Le narrateur est scénariste, un scénariste lassé par un métier qu’il a fini par mépriser. Son nom? On ne le connaîtra pas. Parce qu’il a une folle envie de s’effacer. Parce qu’il ressemble à une ombre chinoise égarée sur une scène qu’il juge de plus en plus frelatée. Distant, détaché, désinvolte, parfois cynique, il pourrait sortir d’un roman de Chandler et endosser la casaque du très désabusé Philip Marlowe. «La solitude, c’était l’unique passion réellement active qui me restait à présent, ma seule obsession véritable», lance cet homme fatigué de ses combats anciens. Marié depuis quinze ans – un malentendu, à ses yeux –, séparé de sa femme pour quelques mois, il vient de quitter cet «immense bourbier» qu’est New York pour se frotter à une autre jungle, les studios de Hollywood où son avenir semble tellement bouché qu’il prétend – avec une ironie cinglante – n’avoir qu’un seul but, désormais: s’inscrire au SPA, «le Syndicat des Procrastinateurs Associés»…

Villa fitzgéraldienne

Ce narrateur, on le rencontre lors d’une soirée très arrosée, dans une villa fitzgéraldienne, au bord du Pacifique. Il s’ennuie, rêvasse, contemple l’océan depuis la terrasse et, soudain, aperçoit une jeune fille qui marche résolument vers les flots, un verre à la main. Un suicide? Il se précipite pour la retirer des vagues et la ranime sans savoir que ce sauvetage sera le début d’un drame de plus en plus destructeur. La nymphette qu’il vient d’arracher à la mort, elle non plus, n’a pas de nom. A Hollywood, on n’a un nom que lorsqu’on est célèbre et adulé. Si elle est venue à Los Angeles, c’est parce qu’elle veut elle aussi avoir sa part de gloire, devenir une star, voir «son visage affiché sur les murs de la ville». Évidemment, la réalité est tout autre. Quand elle appelle le narrateur au téléphone, quelques jours plus tard, il accepte un rendez-vous. Et découvre non plus une vague silhouette recroquevillée dans une couverture au bord de la plage, mais une jolie fille aux yeux sombres, aussi attirante qu’énigmatique. Passablement perturbée, «avec son air de femme blessée assez touchant».

Deux âmes perdues

Entre eux, il ne se passera pas grand-chose, parce que le narrateur n’a même pas envie de vivre l’histoire d’amour qui s’offre à lui, si brève soit-elle. «La confiance que j’avais en moi-même n’était pas bien épaisse, dira-t-il. Je ne pouvais que récupérer le peu qui me restait pour le partager avec elle.» Mais que peuvent partager deux âmes perdues, sinon le même fardeau de malentendus, de semi-mensonges et de non-dits de plus en plus pesants? C’est un désastre annoncé qu’orchestre le romancier. Annoncé depuis leur premier baiser, «un signe quasi prémonitoire», écrit Hayes, puisque, ce jour-là, la terre a légèrement tremblé à Los Angeles…

Une profonde tristesse, voilà ce qui reste au terme de ce récit si mélancolique où, cette fois, le narrateur n’aura pas la force de sauver celle qu’il avait pourtant rendue à la vie. Ce naufrage, Hayes le suggère en maître de l’ellipse. Et en moraliste cruel, débusquant la vérité «avec ses rebords sales», pas dupe du grand cirque hollywoodien dont il sut, lui, se préserver.

Genre ROMAN

Auteur Alfred Hayes

Titre Une Jolie Fille comme ça

Traduction de l’américain par Agnès Desarthe

Editeur Gallimard

Pages 170

Etoiles ****

Citation «La fête s’étirait en longueur. Lassé par les voix un peu trop animées, par l’alcool qui coulait un peu trop à flots, je sortis pour contempler l’océan…»