DVD

Une leçon de cinéma d’Ingmar Bergman

Ingmar Bergman invoque la mort et l’exorcise à travers la magie du cinéma

Genre: DVD
Qui ? Ingmar Bergman (1997)
Titre: En Présence d’un Clown
Larmar och gör sig till
Chez qui ? Capricci

Il est couramment admis que Fanny et Alexandre (1982) constitue le testament cinématographique d’Ingmar Bergman. Le réalisateur n’est toutefois pas resté inactif après cet incontestable chef-d’œuvre. Il a encore tourné douze films, mais pour la télévision. Laissons les puristes faire la moue. La dernière période de Bergman n’est en aucun cas celle d’une déchéance. Des œuvres comme Après la Répétition (1984), Sarabande (2003) ou En Présence d’un Clown témoignent d’une grandeur inaltérée.

En Présence d’un Clown a d’abord été une pièce de théâtre, créée en 1993 avant d’être adaptée par son auteur pour le cinéma. Le titre original, S’agite et se pavane, renvoie à une fameuse réplique de Macbeth: «La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui s’agite et se pavane une heure sur scène et qu’ensuite on n’entend plus.»

L’idiot racontant une histoire pleine de fureur et de bruit, c’est Carl Akerblom (Börje Ahlstedt). Cet ingénieur maniaco-dépressif est enfermé dans le service psychiatrique de l’hôpital d’Uppsala pour avoir assommé sa jeune compagne, Pauline Thibault (Marie Richardson). Une nuit, la mort lui apparaît. Elle a pris l’apparence terrifiante de Rigmor, un clown blanc obscène, qui dénude sa poitrine crayeuse et se griffe le sein d’un ongle noir, offre son cul à l’aliéné et crie des cochonneries.

Akerblom est rejoint par un deuxième idiot, Osvald Vogler (Erland Josephson), président et membre unique de la «Société des péteurs du monde». A ce nouvel ami, il parle du projet de «cinéma vivant-parlant» sur lequel il travaille: cachés derrière l’écran, des acteurs doublent en direct l’action.

Les deux vieux fous tournent La Joie de la Fille de Joie, un drame qui met en scène les amours tragiques de Schubert agonisant et de la comtesse Mizzi, prostituée vierge de 14 ans – née un siècle après la mort du compositeur…

Un soir de blizzard, dans un bled perdu, Carl Akerblom, Osvald Vogler et Pauline Thibault donnent une représentation devant onze spectateurs ayant bravé la tourmente. Un début d’incendie interrompt la projection. Les deux auteurs et la pianiste poursuivent le récit sous forme théâtrale.

Avec une extrême économie de moyens, une lune de papier pour dire la nuit, une phrase comme «Nous allons nous transporter à Vienne» pour planter un décor, trois traits de bouchon noirci pour camper un personnage, ils ouvrent les portes de l’imaginaire, mêlent les différents niveaux de la narration, entraînant tous les spectateurs, ceux de Granaes en 1925, ceux d’aujourd’hui devant leur écran, dans une cérémonie aussi sacrée que celles qui se tenaient dans les cavernes initiatiques de l’âge de la pierre.

En Présence d’un Clown concentre tout le génie de Bergman. Le vieux maître creuse encore une fois ses thèmes familiers. La peur de la mort. L’inexistence de Dieu. L’amour du cinématographe, du théâtre, de la musique. La toute-puissance de l’art. Il harmonise les registres extrêmes, de la trivialité du clown sodomisé par le fou à la grâce infinie d’une lumière tombée sur les yeux de spectateurs rendus à l’enfance.

Le DVD recèle un bonus en or: le making of du film. Où l’on découvre Ingmar Bergman, 79 ans, au travail.

Démentant l’image de grand dépressif qui s’attache à lui, le cinéaste se révèle étonnamment dynamique, joyeux, farceur, enfantin. Il fait rouler sa chaise comme un galopin, tire la langue. Curieux de tout, il demande à ­l’acteur Peter Stormare, sortant de Jurassic Park: «Il fait combien de prises, Spielberg?» – «Une seule, en principe, lui répond l’autre. Il sait ce qu’il veut. Vous êtes semblables en fait.»

Il manque un fou dans les couloirs de l’hôpital? Bergman s’attribue le rôle. Il court se faire raser le crâne, se régale de faire un peu de figuration, planté droit comme un I derrière une porte.

Il a l’œil à tout. Il donne une leçon de musicologie. Il se concentre essentiellement sur le jeu des comédiens. L’auteur de La Vie des marionnettes se colle à ses acteurs, cultive un contact physique, les touche comme on pétrit une pâte pour corriger un geste infime ou simplement s’assurer de leur présence.

Carl Akerblom est qualifié dans le film de «vieil enfant déboussolé». Cette définition convient à Bergman. Qui évoque avec regret la petite locomotive Märklin de son enfance, il la voit encore, il l’invoque dans ses insomnies. Qui tourne autour d’un antique projecteur de cinéma avec des mines de gosse un matin de Noël. Un gosse qui a passé sa vie à retrouver l’éclat de la lanterne magique et à le partager avec les autres.

,

Ingmar Bergman

Cinéaste

«Enfant, je croyaisque la mort avaitles traits d’un clown blanc. J’avais très peur de la mort»
Publicité