Un fantôme vient à votre rencontre quand vous évoquez la possibilité d'interviewer l'actrice Luise Rainer. Par son intermédiaire, n'allez-vous pas «rencontrer» les beautés et les démons assoupis du vieil Hollywood? Sent-elle votre angoisse, votre inaccessible désir de remonter le temps? Elle pose sa main sur votre jambe de festivalière estivale et vous empêche du coup de fuir comme elle le fit pourtant dans les années 40 après huit films et deux Oscars, rompant son contrat avec le tyran de la MGM, Louis B. Mayer.

«Il m'a punie. J'ai été interdite de travail à Hollywood, alors que j'allais jouer le rôle féminin dans Pour qui sonne le glas, avec le très beau Gary Cooper. Je n'étais pas comme Marlene Dietrich, extravertie et actrice jusque dans la vie. J'avais d'autres intérêts que le cinéma et j'ai toujours fréquenté des médecins, des architectes comme mon ami Llyod Wright. Mon premier mari, le dramaturge Clifford Odets, cherchait lui aussi autre chose que la célébrité. Ma gloire, mes Oscars, sur le moment en tout cas, ne représentaient pas grand-chose pour moi. C'était un fardeau. Je regrette de n'avoir pu donner ma pleine mesure d'actrice, mais je ne pouvais plus vivre à Hollywood, ni supporter un mariage qui se brisait. Il y a des stars qui résistent comme Ingrid Bergman, continuant à travailler même dans le malheur, larguée par Rossellini. L'eau n'a jamais coulé sur moi comme sur les plumes d'un canard. J'ai d'abord voulu sauver ma vie et j'ai vécu quarante-cinq ans avec mon second mari, éditeur de Soljenitsyne et de tant d'autres…»

Luise Rainer évoque The Good Earth, film de la rétrospective asiatique à Locarno, qui lui valut un Oscar en 1937. «Louis B. Mayer ne voulait pas me voir en petite femme chinoise, et c'est le merveilleux producteur Irving Thalberg qui m'a imposée dans ce rôle. Pour Mayer, je devais toujours être une beauté glamoureuse. Plus tard, j'aurais pu tourner avec Fellini, mais je ne pensais pas convenir à l'univers de La Dolce Vita. J'ai été proche de Visconti, mais il ne se voyait pas me diriger en anglais car il ne maîtrisait pas bien cette langue.»

Des amis à Hollywood? «J'aimais Michael Powell, que je ne trouvais pas séduisant mais qui était pour moi un vrai gentleman, dear man. Et je parlais beaucoup avec Melvyn Douglas.» Pression de ses doigts, sourire complice, élégance intacte, fragilité dominée. C'est Luise Rainer, 91 ans.