On peut être le plus brillant critique de son temps et passer à côté d’un grand acteur. En 1978, un garçon languide au regard énamouré ressuscite Perceval le Gallois. C’est Fabrice Luchini, 27 ans. Il profère le texte de Chrétien de Troyes, des phrases sublimes aux tournures étranges. Il poursuit le Graal et Blanchefleur – Arielle Dombasle. Ce songe médiéval est l’oeuvre d’Eric Rohmer. Le cinéaste a veillé avec un soin d’enlumineur à tout.

A Paris, c’est la foule des soirs de légende qui se presse dans le cinéma où le film est projeté en première mondiale. Mais très vite, la salle vire baignoire; siphonnée, la baignoire. Jean-Louis Bory, plume adulée, exécute alors ainsi: «Quel dommage que Perceval soit joué par ce Niguedouille sans charme.»

Les philippiques pleuvent en tombereau. France-Soir par exemple: «Quant à Fabrice Luchini, il ressemble à Serge Lama dans La Dame aux camélias.» Crucifié, le Fabrice! Mais saint Roland veille. C’est Barthes qui joue les sauveurs. Oui, l’auteur du Degré zéro de l’écriture et de Fragments d’un discours amoureux.L’acteur découvre ses mots dans Le Nouvel Observateur: «Au cinéma, la fumée risque de gêner les spectateurs, ce pour quoi on l’interdit. Mais les rires qui, derrière moi, accompagnent ce film qui m’émeut, ce film que j’aime, que j’admire, aucune loi ne les interdit, et pourtant ils me blessent.»

Roland Barthes comme Mick Jagger

Fabrice apprend l’article par coeur. Et se rend au Collège de France où chaque dimanche le pape de la sémiologie fait salle comble, quelque 1300 personnes, «on se croirait chez Mick Jagger.» «Vous êtes Perceval?» Oui, répond l’apprenti héros. «J’aimerais beaucoup parler avec vous. Quel est votre rapport au téléphone?» «Normal, monsieur Barthes, hypernormal.» Trois semaines plus tard, l’écrivain le reçoit chez lui, à Paris, rue Servandoni. Et c’est un éblouissement, dans «cet appartement sublime de simplicité.»

Cet épisode, il le raconte dans Comédie française, ça a débuté comme ça… mémoires en forme de fugue. L’acteur s’y raconte en ultra-pudique qui choisit sa monture, Louis-Ferdinand Céline, Arthur Rimbaud, Friedrich Nietzsche, Philippe Muray. Il les cite comme on prend son élan. Dans son florilège, il y a ses illuminations, son butin, sa raison d’être sociale, sa raison de jouer, de ne pas déchanter, c’est ronflant, mais on n’en doute pas. Ces écrivains sont la sève de Fabrice, son Graal de petit Perceval.

Comédie française a cette qualité, être personnel, mais sans épanchement rance. Fabrice Luchini honnit les coulées. Il les réserve à son psychanalyste – c’est un fervent du divan depuis trente ans. Sa vie privée ne regarde que lui. Il n’évoque pas sa fille Emma – clin d’oeil à Flaubert –, réalisatrice pour laquelle il vient de tourner (Un début prometteur), ni les multiples égéries qui l’ont enflammé. A peine cite-t-il Emmanuelle, sa compagne et son chien. Il vous fait penser à Michel Houellebecq? Fabrice Luchini pourrait être son cousin, pourfendeur lui aussi d’une modernité crasseuse sous ses habits de fête. L’acteur carbure à la détestation. Anar de droite? Peut-être. Mais fouetté par l’amour, celui qu’il ne cesse de réclamer sous les projecteurs, celui qu’un poème de Baudelaire allume dans ses pupilles, celui qu’il répand dans les théâtres, comme le semeur, ivre de la moisson à venir.

Un Lucifer du shampoing

«Son fonds de commerce», c’est son expression? Le Voyage au bout de la nuit. La Laitière et le pot au lait. Ah, La Fontaine! Le Bateau ivre et ses fleuves impassibles. Qui eût imaginé cette transe dans le Paris de 1950? Pas ses parents. Adelmo, marchand de primeurs, empile à l’aube ses cageots sur un diable; Hélène veille sur le deux-pièces et ses trois garçons. En ce temps-là, Jean Gabin, Michèle Morgan et Gérard Philipe transpercent les écrans et Fabrice s’appelle encore Robert – c’est son premier employeur qui le rebaptisera, raconte Jean-Dominique Brierre dans Le Mystère Luchini (Plon). Quant aux clientes du salon de coiffure où il fait son apprentissage, comment imagineraient-elles qu’elles iraient un jour applaudir ce Figaro crème, au visage d’archange, maigre comme un pèlerin à Jérusalem, qu’un décolleté transforme en Lucifer du shampoing?

«Luchini? Aucun talent, aucune présence.»

De cette préhistoire, Comédie française ne traite pas. Elle ne rappelle pas que le premier à enrôler Fabrice est le journaliste Philippe Labro pour un film intitulé Tout peut arriver, titre qui est en soi une promesse. Mais l’acteur revient sur ces années flottantes où il tourne un jour, traverse Paris sur sa Mobylette le reste de la semaine, livrant des fleurs ici, une boîte de macarons là; où il prend des cours surtout auprès de Jean-Laurent Cochet. En 1978, Otomar Krejca l’engage pour jouer le rôle du jeune garçon dans En attendant Godot. Il doit dire trois répliques, mais l’essentiel n’est pas là. Il accompagne Michel Bouquet, qu’il suit pas à pas depuis un an. A Jean-Dominique Brierre, il confie: «Otomar Krejca, le metteur en scène, disait de moi: «Aucun talent, aucune présence.» Bouquet avait pris mon parti. Pour me défendre, il avait dit: «Vous n’avez rien compris. C’est le contraire d’un énergumène. C’est un acteur qui pense, qui a une profondeur. Vous le réduisez à un phénomène, mais c’est un acteur qui souffre.»

Perceval branle sur son cheval. L’espoir s’atomise. Mais il résiste. Ce trot contrarié, il le décrit ainsi. «De 1969 avec ma tête de coiffeur non sexué à 1985 où j’étais un acteur indiscernable, je suis comme un manuscrit envoyé à un éditeur qui ne l’éditerait pas.» C’est Eric Rohmer encore qui va le projeter au firmament. Il est Octave dans Les Nuits de la pleine lune, Octave qui est le meilleur ami de Louise, pas son amant, non, mais son confident. Le film est un succès public. Le critique de Pariscope adoube ainsi son héros: «Nous savions qu’il avait du talent, nous n’étions pas nombreux, mais maintenant tout le monde le sait.»

La jouissance par l’oreille

Changement d’époque. Et de mythologie. Fabrice Luchini «l’asexué» s’épanouit en séducteur. Jean-Dominique Brierre le souffle, le mot d’ordre désormais est que les femmes jouissent par l’oreille, selon la formule de Marguerite Duras. C’est peut-être excessif. N’empêche que La Discrète et son réalisateur Christian Vincent consacrent cet ardent qui peine tant à parler de lui. Il joue un écrivain qui manipule une jeune fille. A son propos, il a cette réplique qui sera longtemps sa signature: «Tu as vu cette fille. Elle est im-monde.» Il ne redouble pas seulement la consonne, il ose un hiatus entre le verbe être et l’épithète. C’est ainsi qu’il entre dans l’imaginaire, par les tympans.


L’excessif est un obsédé de la nuance, c’est-à-dire du sens. Les écrivains sont ses anti-dépresseurs, ses seuls dieux. «J’ai rencontré un jour, le théâtre et la poésie comme Claudel a vu la lumière une nuit de Noël.» Et à propos de la poésie: «Elle m’accompagne: avec elle, j’essaie d’avancer dans le mystère du verbe et de la création, et je fais honnêtement commerce de ce qui me hante.» Fabrice Luchini, 65 ans aujourd’hui, ensorcelle en solitaire, inclassable dans une sphère culturelle qui étiquette à tire-larigot. Significativement, Comédie française commence par une rencontre. Il croise récemment Denis Podalydès et Jean-Louis Trintignant à l’hôtel Montalembert. Il n’ose s’approcher. Complexe de caste, allez savoir. Il fait le pas. Malaise, on imagine. Pour meubler, il récite un extrait des Fâcheux de Molière. Il a le génie de l’à-propos. Et sait mettre en scène sa distinction.

Emmanuel Macron, le chouchou de Fabrice

Comédie française est à sa façon un bottin charmeur. On y croise Emmanuel Macron, dont il admire la fougue, François Hollande «habité, pas mécanique», Valeria Bruni Tedeschi, «une douleur qui s’invente plein d’heureux stratagèmes pour supporter la vie.» Ce livre est surtout un autoportrait réservé et spirituel, sa vie comme un pigeonnier. Dans le formidable Alceste à bicyclette, il incarne un acteur retiré à l’île de Ré. L’un de ses amis voudrait le convaincre de revenir à Paris jouer Le Misanthrope.

Mais la pièce l’habite trop pour prendre le risque de l’abîmer. Fabrice Luchini est cet amant maniaque. En scène, il offre volontiers ce bouquet de Sensation: «Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,/Picoté par les blés, fouler l’herbe menue». Rimbaud en Solex. C’est ainsi que le lecteur se sent dans le vent. 

 

Comédie française, ça a débuté comme ça…, Fabrice Luchini, Flammarion, 250 p.


Profil

1951 Il naît le 1er novembre à Paris. Son père, Adelmo, est marchand de fruits et légumes. Sa mère, Hélène, femme au foyer.

1978 Il joue Perceval le Gallois devant la caméra d’Eric Rohmer.

1986 Jean-Louis Barrault lui propose de jouer «Voyage au bout de la nuit» pendant une semaine. Depuis, il ne cesse de dire ce texte de Céline.

1990 Il triomphe dans «La Discrète» de Christian Vincent.

2015 La Mostra de Venise le couronne pour son rôle de juge dans «L’Hermine» du même Christian Vincent.