Festival de Locarno

Une lumière noire éclaire Locarno

Le Locarno Festival propose «Black Light». A travers des films rares, cette rétrospective approche la culture et l’identité africaines par le biais de l’esthétique et non de la sociologie. Une démarche passionnante et complexe

Captation d’une conférence donnée à Londres en 1969, Baldwin’s Nigger, d’Horace Ové, approche le degré zéro de la grammaire cinématographique. Mais l’orateur, c’est l’écrivain James Baldwin, dont les mots et le sourire contiennent l’immense humanité. Il évoque une dispute avec un immigré antillais qui lui demandait d’où il venait. D’Amérique. Oui, mais avant? Rien… «Mon origine, c’est un acte de vente», rappelle le descendant d’esclaves. La jeune Amérique a délibérément créé de la distance entre les esclaves et leurs terres d’origine. «Je suis Américain», conclut Baldwin. Non en bombant le torse, mais parce qu’il est issu d’un creuset culturel, où il avait George Washington et John Wayne pour références…

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Nous avons été «jetés dans la civilisation sans que personne ne nous en demande la permission», lance l’écrivain Greg de Cuir Jr., curateur de «Black Light». Présentée au Locarno Festival, cette passionnante rétrospective se concentre sur le cinéma noir produit en Amérique et dans le monde – à l’exception de l’Afrique. Elle cherche à comprendre comment un esprit, une culture, une identité survivent et évoluent avec la diaspora, car «le cinéma black ne peut se limiter à la simple notion représentative d’un corps noir devant ou derrière la caméra, mais doit être discuté en termes d’esthétique, de politique et d’éthique».

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Snapping et reggae

Le programme comporte 47 titres et court sur huit décennies, de Within our Gates (1919), d’Oscar Micheaux, le premier film tourné par un Afro-Américain, à Ghost Dog (1999) de Jim Jarmusch et still/here (2000) de Christopher Harris. De grands films populaires (Jackie Brown dans lequel Tarantino revisite la Blaxploitation ou The Harder They Come, qui a révélé le reggae au monde) avoisinent des œuvres ayant marqué les consciences, comme Rue Cases-Nègres d’Euzhan Palcy, ou White Dog de Samuel Fuller, consacré à la rééducation d’un beau chien blanc que l’on a dressé à tuer les Noirs.

Raretés et curiosités abondent. Tongues Untied, manifeste gay et black sur tempo de rap, propose une démonstration de l’art de claquer des doigts («snapping»). Dans Drylongso, une étudiante en art installe un jardin du souvenir fait de bric et de broc où elle affiche ses polaroïds des gens du voisinage décédés. Tourné à Paris dans un esprit nouvelle vague, La Permission, le premier film de Melvin Van Peebles, orchestre la rencontre d’un soldat américain noir et d’une Française. Quant à l’avant-gardiste Borderline (1930), il a été réalisé par Kenneth McPherson sur les bords du Léman: les habitants de Lutry étaient sidérés de voir leur premier Noir en la personne du comédien Paul Robeson…

Transe chamarrée

La démonstration est faite que le «Black film, c’est de l’art, pas de la sociologie» pour reprendre les mots de Michael B. Gillespie. En ouverture de la table ronde qu’il anime, ce professeur de cinéma à Manhattan se souvient que lorsque Moonlight de Barry Jenkins a remporté un Oscar, un critique a jugé que le concept de «Black Film» devenait obsolète. Une absurdité, voire une idiotie: «Il refusait de comprendre que le Black film est toujours une question, jamais une réponse. Faire un Black film, le voir, écrire dessus n’est jamais innocent».

Alice Diop estime que la rétrospective est un acte à la fois audacieux et politique. Cela n’aurait peut-être pas été possible à Paris, car il y a «une incapacité de la société française à se contempler dans le miroir du réel». Selon la documentariste, ce blocage dépasse la question noire, il relève du rapport difficile de la France avec ses anciennes colonies. C’est en lisant Pastorale américaine, dans lequel Philip Roth s’interroge sur sa judéité, qu’elle a réussi à interroger sa «propre négritude. Me projeter dans un personnage blanc ne m’a jamais posé de problèmes, mais j’ai l’impression que le contraire est plus difficile.»

Enfant, Euzhan Palcy aimait passionnément le cinéma, mais ne pouvait accepter qu’un art «aussi magique puisse [la] blesser en [les] ignorant.» Transformant sa colère en force créatrice, elle a porté Rue Cases-Nègres à l’écran.

C’est au Brésil, le pays d’Amérique latine comptant la plus importante population d’ascendance africaine (55%), que Marcel Camus réinvente sur fond de carnaval et de cérémonies vaudoues le mythe d’Orphée et d’Eurydice dans Orfeu Negro (Palme d’or à Cannes en 1959). Au cœur de cette transe chamarrée, la Mort rôde. Son masque effrayant combine le noir et le blanc à parts égales. «Je ne crois pas aux races. Je ne crois pas aux couleurs», dit James Baldwin.

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