Mademoiselle Julie, cette adorable punk

Scène Le Suisse Gian Manuel Rau éclaire d’une lumière somnambulique la pièce de Strindberg

Portée par trois comédiens inspirés, cette traversée marque au Théâtre de Carouge

Qu’est-ce que monter un classique, si ce n’est le rêver? Sinon, à quoi bon. Le Suisse Gian Manuel Rau a traversé en songes cette Mademoiselle Julie que le Suédois August Strindberg écrit en 1888. On veut dire par là que le metteur en scène a longtemps ruminé la pièce dans les rues de Berlin où il vit, où il marche chaque jour, jusqu’à quinze kilomètres; qu’il en a cherché la lumière boréale jusqu’au cercle de l’Arctique où il s’est rendu en quête de ce froid sidéral qui traverse Strindberg; qu’il a cherché dans la musique des escortes pour son périple, Mahler, Schubert, Chostakovitch surtout. De cette friction prolongée avec l’œuvre est né le Mademoiselle Julie que vous pouvez voir au Théâtre de Carouge. Ce spectacle a du caractère, des partis pris: il ne trahit pas l’auteur, non; il fait remonter son tourment et l’enveloppe d’une compassion inattendue, comme une consolation.

La beauté de cette Mademoiselle Julie, ce serait d’abord ça, une cohésion, celle de trois comédiens accordés, l’impérieuse et presque enfantine Berdine Nusselder dans le rôle-titre, Roland Vouilloz déchirant dans la peau du domestique Jean et Caroline Cons, magnétique sous le tablier de la servante Christine. Vous ne suivez plus? On reprend. Sur scène, Christine fait revenir dans une poêle flambeuse des rognons. Mais voici Jean, son fiancé, hors d’haleine: «Mademoiselle Julie est folle, complètement folle.» La musique de la Saint-Jean, cette fête de toutes les transgressions, virevolte en rafales. Mademoiselle est en rut.

Elle est là, sous vos yeux à présent, intraitable dans sa robe blanche de reine punk, portant sur la peau les stigmates d’un désir interdit, des fleurs vénéneuses en guise de tatouage. Son père, Monsieur le Comte comme on dit chez Strindberg, est absent. Elle, elle voudrait une vie de corsaire. Et si ce Jean était son galion? La possibilité d’une équipée? D’une liberté?

Le coup de force de Gian Manuel Rau, c’est de prolonger le sortilège de cette nuit de la Saint-Jean. D’en extraire le principe de sa lecture, une étrangeté qui est celle d’un état intermédiaire, d’une nuit blanche qui aurait pris corps dans chaque protagoniste. La ronde du désir est bien infernale. Berdine Nusselder, cette actrice néerlandaise qui a appris à jouer à Londres, Bruxelles et Paris, harponne son Jean, bouledogue plissé sur un tabouret. Elle a des formules qui coupent, d’une voix de cristal: «La pauvreté est un malheur sans limite.» Elle le pique: «Embarquez-moi.» Il résiste: «Allez vous coucher.» Mais elle le tient, tout contre elle, liane enivrée; ils s’embrassent; ils s’éclipsent par une porte naine, tout un symbole. Le ciel s’effondre alors: un tourbillon de serpentins sur une éruption de musique punk; des tags sanglants maculent la paroi vitrée. Sur ce champ de ruines passe en chemise de nuit Caroline Cons, yeux fixes de somnambule, natte très longue de sorcière. Elle glisse à petits pas. Dans le lointain, des cordes rapiècent une sonate. Cette Christine a tout vu. Peut-être.

Le metteur en scène agit ainsi sur l’œuvre: il tresse plusieurs temporalités, autant de tempos Celui intérieur d’une Christine voyante; celui, brutal, de la tentation et de son assouvissement; celui encore, stupéfiant, parce qu’insolite chez Strindberg, de la miséricorde. Cette scène, vous ne l’oubliez pas. Julie et Jean ont fait l’amour. Et ils se haïssent. Elle, suppliante: «Savez-vous ce que c’est que l’amour?» Lui: «Il va falloir lécher la gamelle ensemble.» Il se lave les mains – ce geste revient comme un leitmotiv; il revient près d’elle avec une bassine remplie d’eau. Et soudain, il sanglote de tout son corps. Monte comme une vague le Stabat mater de Vivaldi, cette caresse qui vous rappelle à l’enfance. Sur cette musique, il lave la figure de sa maîtresse d’un torchon doux. Bientôt il recouvre son visage de ce linge; il passe ses doigts dessus comme pour le remodeler. Elle et lui ne sont plus alors ces monstres que la tradition exige, mais deux orphelins, deux enfants trahis, terrorisés par la fatalité.

Cette Mademoiselle Julie, c’est donc la guerre annoncée, celle d’un homme et d’une femme que tout sépare, d’un apeuré qui voit trop grand, d’une timbrée qu’aucun bras ne peut assouvir; et l’après-guerre, c’est-à-dire le poids de la survie. L’héroïne se suicide-t-elle? August Strindberg a beaucoup hésité. Il a laissé dans ses tiroirs sept fins possibles, raconte Gian Manuel Rau. Dans la plupart des versions scéniques, elle passe à l’acte. En 1989, à la Comédie de Genève, dans le spectacle désormais légendaire de Matthias Langhoff, l’actrice Laurence Calame s’avançait vers le public, marchant droit par-dessus les rangées de spectateurs, pour s’éclipser dans la nuit. A Carouge, Berdine Nusselder plonge ses poignets dans une bassine d’eau, bientôt rouge sang. Mais sa mort n’est pas tout à fait certaine.

Dans le fond, des grands corps malades s’embrassent: c’est Caroline Cons et Roland Vouilloz. Ils sont la pitié même. Ils ont Mademoiselle Julie dans la peau. Et nous aussi, pour tout avouer.

Mademoiselle Julie, Théâtre de Carouge (GE), jusqu’au 15 mars; loc. 022 343 43 43.

Elle et lui ne sont plus alors ces monstres que la tradition exige, mais deux orphelins, deux enfants trahis

Elle, suppliante: «Savez-vous ce que c’est que l’amour?» Lui: «Il va falloir lécher la gamelle ensemble»