«Même s’il y a des aspects que l’on peut qualifier de «réalistes» dans «La Bohème», ce réalisme est relatif: il se définit par rapport aux conventions dramaturgiques de l’époque. D’ailleurs, Puccini n’a pas situé l’action en son temps (1896) mais bien avant, vers 1830. On n’entre pas réellement dans la vie quotidienne, mais dans une représentation de celle-ci passée au filtre de la poésie.

C’est lorsqu’on néglige cette dernière notion que les côtés les plus ridicules de l’opéra deviennent insupportables. Avec le lave-vaisselle pour décor, le bel canto est à peine moins ridicule que ne le seraient les pirouettes de Harry Potter dans un centre commercial bernois. Pourquoi le décor serait-il un obstacle au plaisir d’un côté et pas de l’autre?

De manière générale, les captations filmées peuvent poser problème. Le fait de voir les chanteurs de trop près, bouche grande ouverte et visage en sueur, met la magie du spectacle en péril. Parce que l’opéra, c’est avant tout de l’illusion. Tacitement, le public conclut une sorte de pacte dès qu’il entre dans une salle d’opéra. Il admet que le rapport à la réalité passera par une convention: sur scène, on ne parlera pas, on chantera.

Il me paraît donc difficile que le projet de «La Bohème en Banlieue» soit entièrement satisfaisant. Cela dit, même si cette façon d’aborder les choses ne correspond pas à mes conceptions, on ne peut exclure qu’elle puisse avoir des effets positifs sur certaines personnes.

Mais si déjà l’on veut à tout prix tenter ce pari, pourquoi choisir un opéra qui accumule tant de «clichés»? J’aurais plutôt imaginé des œuvres en prise avec une certaine réalité sociale, disons «Wozzeck» de Berg dans une caserne désaffectée, ou «La Maison des morts» de Janacek dans une ancienne prison. Là, le projet aurait pu devenir très intéressant. Aussi parce que, dans ces deux œuvres, on n’est plus dans cette optique du «beau chant», donc de la convention, mais dans quelque chose de plus âpre, plus proche des inflexions parlées.»