Exposition

Une autre manière d’aborder la réalité

Le Kunsthaus d’Aarau poursuit son exploration de l’histoire de l’art suisse en proposant une exposition dense de près de 400 pièces, consacrée au surréalisme

Il y a un paradoxe évident à envisager le surréalisme sous un angle national: imaginé à Paris en 1924 par son fondateur André Breton comme une méthode pour stimuler l’imagination et «jeter sur les ruines de notre ancien monde les bases de notre nouveau paradis terrestre», le surréalisme est par nature un mouvement révolutionnaire qui fait fi de toutes les formes rationnelles d’organisation du monde et de la pensée et, a fortiori, des frontières nationales. Il n’en reste pas moins que ce mouvement possède une histoire spécifique en Suisse.

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Comme l’explique en effet Peter Fischer, commissaire de l’exposition Surréalisme Suisse au Kunsthaus d’Aarau avec Julia Schallberger, de nombreux liens existent entre la Suisse et le surréalisme, à commencer par la présence de citoyens helvétiques dans le mouvement parisien, comme Giacometti, Oppenheim, pour les plus connus, mais aussi Brignoni, Seligmann, Vulliamy ou Waldberg, largement représentés dans l’accrochage. «Le surréalisme a ensuite été reçu et adapté en Suisse par des artistes qui s’associèrent dans des mouvements comme le «groupe 33», à Bâle, ou l’«Allianz» fondée à Zurich en 1937», raconte l’historien de l’art. Un phénomène que l’on retrouve également en Belgique ou au Royaume-Uni.

Conception étendue

Mais la véritable spécificité de la version suisse du mouvement réside dans «l’imagerie assez brutale, qui reflète les menaces existentielles de l’époque», une imagerie que Peter Fischer met en rapport avec la situation géopolitique centrale de la Suisse au moment de la Seconde Guerre mondiale. De nombreux surréalistes français avaient à ce moment-là émigré aux Etats-Unis, de sorte que leurs œuvres de l’époque n’ont pas la même tonalité sombre et chaotique que beaucoup des pièces saisissantes que l’on découvre salle après salle.

Par-delà la mise en évidence de cette spécificité, l’exposition est construite sur des choix curatoriaux très forts. Les deux commissaires ont choisi d’adopter une conception étendue du surréalisme, compris non pas comme une simple période historique, mais plutôt comme une manière d’aborder la réalité. Sont ainsi inclus dans l’exposition des artistes ayant travaillé des années 1960 à nos jours. Si la plupart n’ont jamais revendiqué un quelconque lien au surréalisme historique, leur travail est néanmoins porteur de valeurs chères au mouvement original, qu’il s’agisse de l’acceptation du hasard, de la recherche de l’informe, chère à Bataille, ou encore de la croyance en la valeur de l’imagination et du rêve, que l’on retrouve par exemple aujourd’hui chez Pipilotti Rist ou Ugo Rondinone.

Les femmes surréalistes réhabilitées

Une place importante est également faite aux artistes femmes, elles qui furent globalement exclues du mouvement, comme le rappelle Peter Fischer. Et l’on ne peut que saluer cette réhabilitation tardive mais nécessaire de ces figures, de la visibilité enfin retrouvée du travail remarquable d’artistes comme Eva Wipf ou Doris Stauffer, ou de la présence conséquente dans l’exposition des œuvres de Meret Oppenheim – la seule femme membre officielle parmi la dizaine d’artistes féminines de l’exposition.

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Enfin, Surréalisme Suisse livre sans complaisance aux visiteurs les clés du contexte historique national dans lequel le mouvement parisien a tenté sa percée. La première salle rend ainsi compte, en guise d’introduction, du climat artistique ultra-conservateur, et hostile aux avant-gardes, qui prévalait dans le pays dans les années 1930, lorsque les innovations artistiques ne pouvaient s’effectuer que pas à pas. C’est ainsi que la vaste peinture murale d’Hans Erni pour la Landi, l’Exposition nationale de 1939, se construisit autour d’un mélange entre les passages obligés de l’art officiel de l’époque, et ses errances nationalistes, et un montage d’images proprement surréaliste. En plus d’une esquisse qui rend compte de cet ensemble monumental, les commissaires ont d’ailleurs sélectionné, parmi les 136 que comptait la fresque d’Erni, huit panneaux présentant des motifs spécifiquement surréalistes.

Rien de plus étrange que ces peintures du Groppenfasnacht, une figure traditionnelle du carnaval de la ville d’Ermatingen, en Thurgovie. Dans cette rencontre du vernaculaire et d’une bizarrerie toute moderne, on peut identifier une caractéristique du surréalisme version helvétique, mais surtout une source d’inspiration qui continue de nourrir une large part de l’art suisse jusqu’à aujourd’hui, de Jean-Frédéric Schnyder à Valentin Carron.


«Surréalisme Suisse», Kunsthaus, Aarau, jusqu’au 2 janvier 2019.

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