Dans Rapatriés tout est en mouvement, les êtres, la terre et les flots. A la première page, Belli avance dans le soir. Dans ses bras, une petite fille, derrière elle, Fedner, un garçon «triste et boutonneux», et alentour, sous la lune, un paysage de toits délabrés, de tôles rouillées, de bois pourri. Dans les yeux de Belli reste le souvenir de cette nuit, dix ans auparavant, où elle a jeté son deuxième garçon à la mer. Le petit caboteur qui devait l’amener sur les plages de Floride avec une quarantaine d’autres candidats à l’émigration clandestine avait essuyé une tempête. Belli s’est accrochée au mât, l’enfant accroché à elle, une crampe l’a tordue de douleur, elle a compris qu’ils ne survivraient pas les deux, elle l’a lancé dans la marée.

Après la tempête, les coast guards américains ont récupéré les survivants, en ont gardé un ou deux, ont ramené les autres au port de Cité Soleil, en Haïti. C’était en 1987. Une décennie après cette nuit de tempête, Belli marche vers le village de Rapatriés, là où le gouvernement a accordé des parcelles aux rescapés, sur un terrain inhabitable où jamais les baraques promises ne furent construites.

Faire famille

Rapatriés est le premier roman de Néhémy Pierre-Dahomey, et c’est un coup de maître que ce portrait de femme. Belliqueuse Louissaint, dite Belli, ressemble à son nom. Elle suit ses passions avec radicalité, avec un entêtement destructeur, jusqu’au bout, jusqu’à la folie, métaphore d’un pays qui lui-même échappe à la raison. A seize ans, elle s’est emparée de Sobner Saint-Juste, dit Nènè, un ébéniste bien plus âgé qu’elle, un solitaire sauvage qui aime les femmes, l’alcool et son métier.

Un homme troublé, «que le déplacement démangeait comme une fièvre», qui a semé des enfants en divers endroits. Ce soir-là, pourtant, Belli a décidé de le mettre face à ses responsabilités. Et d’assumer les siennes: elle vient de quitter la maison maternelle, sa situation d’enfant parmi les enfants. Elle veut faire famille avec cet homme imprévisible, installer ses trois affaires et ses rejetons dans la cahute qu’il lui a construite.

Débrouille

Dans ces quelques mètres carrés vivent désormais Fedner, bientôt adolescent, le bébé qui n’a pas de nom, Marline, la plus grande, minée par un mal invisible, et une paire de jumeaux issus d’une autre femme et que Belli a pris dans son cœur. A son retour du naufrage, sans le fils, Sobner lui avait administré une raclée homérique, dans les larmes et le deuil, et obtenu d’elle le droit de reconnaître tous les enfants qu’il semait dans la région.

Dans cette misère tropicale, les enfants vont et viennent au gré des possibilités d’adultes toujours au bord de la faillite. Ils grandissent comme ils peuvent, vont un peu à l’école, apprennent la débrouille, meurent parfois, comme Marline, silencieusement, rongée par la tuberculose. Ou tournent mal: de gamin morose et acnéique, livré à lui-même, abandonné par une mère débordée, par un père erratique, Fedner devient un petit caïd local, manipulé puis abandonné par ses protecteurs, tueur sans état d’âme, englouti dans le grand chaos de l’île, qu’accentue encore le séisme de 2010.

Belli marchait, vaillante et décidée, sur ce sentier aussi simple qu’un calvaire

Au milieu de cette confusion grandissent deux petites filles miraculeuses. L’aînée s’est donnée à elle-même le nom de Bélial. Celui d’un démon, s’effraient les adultes qui naviguent entre vaudou et sectes évangéliques. L’enfant tient pourtant plutôt de l’ange énigmatique. Elle veille sur sa mère, sur sa petite sœur, à qui elle donne le nom de Luciole. Mais pour Belli, qui a viré un conjoint peu fiable, la vie devient trop dure. Elle donne les petites à adopter à une matrone. Celle-ci trafique des enfants à des Occidentaux en mal de progéniture.

Et c’est la deuxième partie du livre: Luciole est donnée à un couple d’Américains âgés, qui à leur tour la cèdent à de plus jeunes, sa trace se perd. Bélial, elle, part avec une Française, Pauline, une pasionaria des ONG en fin de carrière. Dans la campagne bourguignonne, c’est une relation difficile, passionnée, qui se noue entre ces deux êtres en manque. Pendant ce temps, à Rapatriés, Belli, amputée de ses enfants, s’égare dans la déraison avec la même radicalité qu’elle avait mis à survivre.

Sensualité

Néhémy Pierre-Dahomey offre à son héroïne et à sa fille une fin apaisée, mais c’est quand même un constat d’échec global qui clôt ce très impressionnant roman. L’auteur, né en 1986, fait preuve d’une grande maîtrise. Jamais il ne cède au folklore – ni à celui de la misère ni à celui de l’exubérance tropicale. On perçoit à l’arrière-plan les dysfonctionnements sociaux et politiques, le marasme économique, l’incurie. L’adoption comme palliatif est mise en cause, comme la démission du pouvoir local au profit des ONG, mais ces critiques sont implicites, elles apparaissent à travers les destinées de Belli, de ses enfants et de ses hommes.

En dépit d’un contexte très sombre, il se dégage de Rapatriés une énergie salutaire, une sensualité aussi, rude, violente. La langue est d’une maîtrise classique, éclairée de créolismes – peu, à vrai dire – et de mouvements de lyrisme très tenu. Ce qui donne un alliage de distance et d’empathie extrêmement intéressant, surtout dans la partie haïtienne du livre.


Néhémy Pierre-Dahomey, «Rapatriés», Seuil, 192 p.