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«Une mère à inventer, avec Simenon et Handke»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Catherine Safonoff a choisi l'auteur de «Lettre à ma mère» ainsi que celui de «Le poids du monde»

Juin 2018. Par coïncidence, j’écoute à la radio la Lettre à ma mère de Georges Simenon, dite par un comédien, alors que ces jours je relis les carnets de Peter Handke, Le poids du monde, L’histoire du crayon. A plusieurs reprises, l’écrivain autrichien note son estime pour le romancier belge. La Lettre à ma mère est un monologue dicté au cours des huit derniers jours d’Henriette X., née Brühl, dans un hôpital catholique de Liège. Deux fois veuve, elle meurt à 91 ans; Simenon en a 71. Peter Handke a lui aussi écrit sur sa mère, décédée à 51 ans. J’ai collaboré à une adaptation pour la scène de son récit, Le malheur indifférent.

«Toute ta vie tu as été bonne», dit Georges Simenon. Contresens ironique, car la femme décrite est dure, sèche, avare. Henriette n’est pas bonne, ni pour ses enfants, ni pour ses époux. Elle affiche une générosité de surface afin d’être bien considérée par ses voisins.

Le malheur d'une femme

«Elle était bonne.» La petite phrase est seule sur une ligne, à la fin du récit de Peter Handke. On ne peut que le croire. On croit à son effroi, à son horreur devant le suicide de sa mère, qui le contraint au témoignage. La comédienne, Doris Ittig, avait choisi, plutôt que de souligner le malheur d’une femme victime des circonstances et de la société, d’incarner une figure positive. Afin que prévale ce bon exemple, Doris, Irene Abrecht, la metteuse en scène, et moi, nous avions fini par escamoter le suicide, pourtant moteur et cause du récit.

«Elle était bonne»: ce pourrait être l’épitaphe du tombeau qu’est Le malheur indifférent. Le titre original, Wunschloses Unglück, littéralement «malheur sans désir», prend à revers l’expression allemande wunschlos glücklich sein, «être heureux au-delà de tout désir». Peter Handke est tout sauf indifférent au dernier acte de sa mère; en font foi plusieurs notes des Carnets; le spectre maternel le hantera pendant des décennies.

Régler ses comptes

«Georges, pourquoi est-ce que tu es venu?» C’est par ces mots que la nonagénaire accueille son fils quand il entre dans la chambre d’hôpital à Liège. Ce sera tout. Elle ne dira rien de plus. Fixité des petits yeux gris; le visiteur retourne à son hôtel, commence à dicter sa lettre, voit des amis, boit des gueuzes, mange des moules et des frites. Il va et vient pendant huit jours; la vieille femme meurt. La lettre est un constat; l’inspecteur Maigret boucle une enquête. Mère, tu n’aimais même pas l’argent que je te versais chaque mois. Il est beaucoup question d’argent dans la Lettre à ma mère. Une grande faute d’Henriette, pourtant si attachée à l’argent, a été de méconnaître le succès et la richesse de son fils. La Lettre règle un compte; sans pathos ni regrets, par dictaphone interposé, le vieux fils Simenon dit ses quatre vérités à sa mère, qui ne les entendra pas plus morte que vive. Pourquoi je suis venu? Pour te dire ce que je pense de toi.

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Je rouvre un exemplaire du Malheur indifférent, vestige de notre travail. Pages biffées, découpage, montage, annotations; le texte n’étant pas écrit pour le théâtre, nous avions dû supprimer les commentaires de l’auteur, isoler les passages et les anecdotes qui donnaient de l’héroïne une image présentable en dépit de sa triste fin. Comme aide adaptatrice, j’avoue que, sans l’entrain de Doris Ittig, j’avais failli renoncer. Elle avait réussi ce tour de force, rendre dramatique l’indifférent malheur de Mme Handke mère. A la lettre initiale de Doris à l’auteur, il avait répondu: «Chère Madame, faites ce que vous voulez et bonne chance…» C’était en 1988 ou 89.

Ecoutant la radio l’autre jour, je me suis dit que Peter Handke connaissait la Lettre à ma mère (le texte est édité) et que, lui que la fin désespérée de sa mère oblige à écrire une histoire accablante, il avait apprécié le désaveu alerte de Georges Simenon. Hypothèse invérifiable, idée qui m’est venue comme je m’interrogeais sur les motifs du goût de l’auteur autrichien pour le romancier belge.

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Deux femmes, deux mères, deux histoires, deux portraits, l’un un hommage pieux, l’autre une caricature. Que préférer, la reconnaissance du fils aimant ou la répudiation de l’autre? Entre l’ingrate personne décrite par Simenon et la femme si malheureuse qu’elle se donne la mort, laquelle choisir? Le lecteur ou la lectrice est libre de les renvoyer dos à dos, lui ou elle qui a une mère sans qualités particulières, comme des centaines de milliers d’autres. Seulement, quand on se prend à écrire, il arrive que le sujet de la mère survienne. Et dès que votre mère s’introduit dans vos pages, elle devient incontournable, femme d’entre les femmes, vous demandant une histoire, la sienne, écrite par vous.

Sainte ou démon

Pourquoi écrire sur sa mère? Pourquoi une mère, dès l’heure qu’elle est écrite par son fils ou sa fille, devient-elle une femme si singulière, si mystérieuse? Pourquoi devient-elle un personnage, pourquoi en faire tantôt une sainte, tantôt un démon? Ou, à tout le moins, quelqu’un d’aussi problématique que soi-même. Question d’amour, bien sûr, ou d’aversion, et des innombrables variétés de sentiments entre les deux. Question de désir, de rapport à l’autre, c’est-à-dire de langue, de langage, en l’occurrence d’écriture. L’expression de langue maternelle n’est pas par hasard; et, même si ce que j’écris s’éloigne des premiers mots que j’aurais entendus de la bouche de ma mère réelle, j’assimile l’écriture au personnage de ma mère. Il n’y a de modèle ni pour l’une ni pour l’autre; les deux sont à perpétuellement inventer.


Catherine Safonoff

Outre son travail de romancière et de scénariste, Catherine Safonoff a été critique littéraire, au «Journal de Genève» et à la Radio Suisse romande. Elle a notamment reçu le Prix fédéral de littérature 2012 pour «Le Mineur et le canari» et le Prix Ramuz en 2015 pour l'ensemble de son œuvre. Catherine Safonoff vit à Genève.

1939: Naissance à Genève

1977: «La Part d'Esmé», (Bertil Galland)

1984: «Retour, retour» (Zoé)

1993: «Comme avant Galilée» (Zoé)

2002: «Au nord du capitaine» (Zoé)

2007: «Autour de ma mère» (Zoé)

2012: «Le Mineur et le canari» (Zoé)

2016: «La Distance de fuite» (Zoé)

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