Livres

Une «Montagne magique» plus vertigineuse encore

Une nouvelle traduction en français du chef-d’œuvre de Thomas Mann permet d’apprécier ce roman majeur à sa juste valeur. A la veille de la Première Guerre, la Suisse y est le théâtre d’une Europe malade et exsangue

Nous sommes en 1907, à Davos, dans le sanatorium international de Berghof. Hans Castorp, un jeune homme de 23 ans originaire de Hambourg, vient rendre une visite de trois semaines à son cousin, en cure.

On lui attribue la chambre 34. Son occupante, une Américaine, y est morte l’avant-veille. Hans Castorp souffre rapidement de fatigues, et se retrouve englué dans l’atmosphère languissante du sanatorium. Il se prétend en bonne santé et répète qu’il est venu en simple «visiteur». Mais un médecin le fait douter, dès les premières pages: «Vraiment? […] Voilà qui fait de vous un phénomène, un excellent sujet d’étude! C’est qu’un homme en parfaite santé, je n’ai encore jamais vu ça!» La simple visite s’éternisera et le jeune homme ne quittera la montagne suisse que sept ans plus tard, au déclenchement de la Première guerre mondiale, lorsqu’il sera appelé à servir de chair à canon dans les tranchées.

Réenchantée

«La Montagne magique», ce monument de la littérature mondiale, comparé à «La Recherche du temps perdu» de Marcel Proust, Thomas Mann a mis près de 10 ans à l’écrire. Le prix Nobel de littérature le publia en 1924. Il s’était notamment inspiré de ses propres visites à Davos, où sa femme Katia était soignée pour une maladie des poumons.

Les lecteurs francophones connaissaient le roman par une traduction de Maurice Betz, bouclée en un temps record, une année seulement, et parue en 1931. Sans être erronée, elle infléchissait l’ironie ravageuse du texte, son intensité et son prosaïsme revendiqué. Elle se montrait tout simplement moins élégante et moins précise que la prose mannienne. 85 ans plus tard, c’est donc à la lecture d’une Montagne magique réenchantée que nous convient les éditions Fayard, grâce à la traductrice Claire de Oliveira. A la relecture, le roman semble avoir acquis une résonance nouvelle. Le style est plus souple, plus affiné. Plus drôle et plus cruel aussi.

Cette fête mondiale de la mort, et même, alentour, cette mauvaise ardeur fébrile enflammant le ciel pluvieux du soir, l’amour en émanera-t-il un jour?

Jours de neige

Là-haut, sur la montagne magique, la vie se déroule «à l’horizontale». On s’emmitoufle, selon des méthodes savantes, dans des couvertures en poils de chameau. On prend sa température. Un couple de Russes, dans la chambre voisine de celle de Hans, s’adonne à des accouplements bestiaux. Enfin, les jours de neige, lorsque les routes sont impraticables, les cadavres quittent le sanatorium en bobsleigh…

Théâtre

Hans adopte peu à peu la vie des curistes, qui se retrouvent cinq fois par jour autour des sept tables de la salle à manger, «comme s’ils ne les avaient jamais quittées», et engloutissent des quantités impressionnantes de nourriture servie par une «naine». Tout est consommé avec une gloutonnerie «vaguement inquiétante, voire répugnante», comme si la vie tentait de se rebiffer contre la mort. La salle à manger est un théâtre où toute une société se donne en spectacle.

Thomas Mann épingle chacune et chacune avec une ironie jubilatoire, qui évoque une galerie de portraits à la James Ensor. L’assemblée est dominée par «l’épouvantable» Madame Stöhr, qui se vante, pleine de fatuité, de pouvoir préparer vingt-quatre sauces différentes pour apprêter le poisson. «Elle disait «agonir» au lieu d’«agoniser», «espèce d’insolvable» à une personne qu’elle trouvait insolente, et débitait de terribles inepties sur les phénomènes astronomiques donnant lieu à une éclipse du soleil.»

Les moribonds, eux, sont isolés dans leur chambre, pour qu’on n’entende pas leurs râles. Ainsi la jeune Leila Gerngross, âgée de seize ou dix-sept ans: «une créature blonde tout à fait délicieuse, aux yeux myosotis; malgré d’effroyables pertes de sang et une respiration assurée par un reste minime de tissus pulmonaire encore indemne, elle était d’allure délicate, sans faire pitié.»

Ulysse

Hans Castorp n’échappe par à l’ironie du narrateur. Jeune homme médiocre et banal, il est comparé à un Ulysse en voyage au royaume des ombres. Pendant ses journées, il se livre à de longues discussions avec des mentors, dont le franc-maçon progressiste Ludovico Settembrini, ou son opposé, le jésuite Naphta, au spiritualisme effréné. Les dialogues viennent parfois à bout de la patience du lecteur contemporain. C’est toute la visée encyclopédique de «La Montagne magique» qui cristallise la pensée de son époque.

Dans ce livre-monde, on voit l’influence de Freud, autant que l’héritage de Nietzsche et de Schopenhauer. Wagner, Goethe, ou même les contes des frères Grimm sont convoqués. Après tout, c’est dans «Le Joueur de flûte de Hamelin» que l’on trouve pour la première fois le terme de «Zauberberg» (Montagne enchanteresse). Une montagne dévoratrice qui englouti les enfants envoûtés par le joueur de flûte. Le livre de Thomas Mann, lui-même vorace, récupère et met en scène tous les discours, tous les registres, du sérieux au grotesque. Il refuse de céder à une idéologie, et préfère mettre en scène leur affrontement.

Au nom de la bonté et de l’amour, l’homme ne doit pas accorder à la mort la moindre emprise sur ses pensées.

En haut

Enfin, «La Montagne magique» est surtout un roman sur le temps (ce qui le rapproche de Proust). Dans le monde «d’en haut», chez les curistes, les repères temporels ont disparu. Il neige même en plein mois d’août.

Le livre crée lui-même, chez le lecteur, une densité, une durée dans laquelle il faudra entrer. Il est de l’essence du rêve, comme le notait l’écrivain vaudois Jacques Mercanton. Aujourd’hui, c’est notre propre inertie qu’il semble questionner. La paresse de la pensée est le terreau de l’exaspération, rappelle Thomas Mann, et un dangereux défoulement guerrier lui succède. L’Europe déclinante qu’il dépeint sera brutalement réveillée par les canons.


Thomas Mann, «La Montagne magique», trad. de l’allemand par Claire de Oliveira, Fayard, 784 p.

Publicité