Collection photo

Une montagne pour nos lecteurs

Pour la quatrième édition de notre collection, le Musée de l’Elysée offre une image de Jean Mohr aux amateurs du «Temps»

Il faut passer une porte, puis une autre et encore une autre. Sur des étagères métalliques, des centaines de boîtes cartonnées grises et bleues. Sur chacune, une étiquette: Burri, Klein, Salgado, Strand… Dans un coin, des caisses en plastique estampillées Suzi Pilet attendent d’être inventoriées. Dans un autre, des classeurs composés par Nicolas Bouvier déroulent des reportages à New York ou au Mexique. Derrière une porte jaune et blindée, la «réserve précieuse», où sont soigneusement rangées les plaques Lippmann, les daguerréotypes ou des albums de Lehnert et Landrock. Nous sommes dans les salles qui abritent le cœur des collections du Musée de l’Elysée, à Lausanne: la «réserve classique», où les œuvres sont conservées à une température de 18 °C et une humidité relative de 45%. C’est ici qu’a été déniché le négatif de Jean Mohr, proposé comme quatrième édition de la Collection Photographie du Temps: une presque ombre chinoise mettant en scène un micropersonnage sur le toit d’un Salève abrupt.

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C’est que Le Temps déroge à la règle. Jusqu’ici, le principe de notre Collection consistait à commander des œuvres originales à des talents locaux. Cette fois, nous avons invité le Musée de l’Elysée à puiser dans ses fonds. L’institution a accepté sans hésitation: «Nous avons la volonté depuis plusieurs années de rendre nos collections plus accessibles, note la conservatrice Caroline Recher. Participer à cette démarche permet de mettre en lumière des photographies n’ayant pas encore bénéficié de visibilité. Notre collection est gigantesque et nous ne disposons pas de salle d’exposition permanente – ce sera le cas avec Plateforme 10. En outre, nous rendons abordable une photographie patrimoniale qui tend à être considérée comme hors de portée sur le marché.»

Contre-plongée dramatique

Ce partenariat se répétera une fois par année et pourrait durer des siècles; le musée possède plus d’un million de tirages, négatifs, planches-contacts et diapositives, sans compter les albums. Alors, pourquoi Jean Mohr? «Le photographe est connu pour son travail avec le CICR et le HCR, sur les victimes de guerre notamment. Nous avons découvert l’existence de ses images de montagne au hasard d’une conversation il y a peu. Nous souhaitions éditer une photographie en lien avec notre actuelle exposition: «Sans limite. Photographies de montagne.» Cette contre-plongée dramatique, cette mise en scène de la verticalité va tout à fait dans le sens de l’exposition, bien que le tirage n’y figure pas. Elle pose la question de la petitesse de l’humain face à la montagne. Alpinisme et photographie ont toujours été intimement liés, et Jean Mohr a pratiqué les deux», poursuit Caroline Recher.

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Le Musée de l’Elysée a reçu le fonds Jean Mohr en 2009 de la part de la Fondation Hans Wilsdorf. Il comprend quelque 100 000 bandes de négatifs et autant de diapositives, ainsi que 1300 tirages sélectionnés sur les 50 000 qui sommeillent dans l’atelier du reporter, au cœur des Eaux-vives genevoises. Outre ses reportages à travers le globe, le photographe est célébré pour sa collaboration avec l’écrivain et critique John Berger. Le duo a signé plusieurs publications régulièrement traduites et rééditées, dont Le septième homme sur les travailleurs immigrés en Europe. Un métier idéal sur le quotidien d’un médecin de campagne et le très récent John by Jean, publié en anglais moins de deux mois avant la mort de John Berger.

La photographie, un art populaire

Pour Jean Mohr, la participation à la Collection du Temps est aussi une sorte d’évidence. «Si cela peut améliorer les relations entre Genève et Lausanne, c’est une bonne chose. Et puis j’ai toujours veillé à une diffusion large de mon travail. Je n’ai jamais fait de tirages limités, je tiens à ce que cela reste le plus populaire possible», affirme le nonagénaire derrière ses yeux bleu ciel. Pour redonner vie à l’image de Jean Mohr, le Musée de l’Elysée a choisi Laurent Cochet, un tireur de la région lausannoise avec qui l’institution a l’habitude de travailler. La réflexion a été longue sur la manière de procéder.

«On sait que la photographie est un art reproductible par essence, mais il est important de rester conscients de la dimension et des techniques d’origine, tout en essayant de prendre en compte la culture visuelle d’aujourd’hui. Le tirage que nous possédons de cette image est un tirage de travail. Il y a toujours une part d’interprétation, qui est ici un dialogue entre l’auteur, le tireur et le musée», admet Caroline Recher. Laurent Cochet a nettoyé le négatif avant de le tirer en analogique. Il a ensuite scanné le tirage pour l’imprimer en numérique. Les falaises du Salève, ainsi, s’appuient sur un papier Canson Platine Fibre Rag, au format 32,9 X 47,3 cm.


«Les sommets se méritent»

Il ne se souvenait pas précisément de cette image, il en a tellement prises! La légende indique qu’elle a été réalisée au Salève un jour de 1970. En scrutant intensément le tirage, Jean Mohr convoque sa mémoire. Les informations surgissent, avec une précision qui ne peut être que celle d’un vieillard ou d’un enfant.

«C’était dans le cadre d’un cours de varappe donné aux jeunes filles du Smith College, sous l’égide du fameux guide Lambert. Je faisais partie du Club alpin académique et nous avions pour mission d’encadrer ces Américaines. Nous avions accueilli cette offre avec plaisir et appétit, mais on nous avait bien précisé que nous ne devions en aucun cas abuser de notre position virile pour séduire nos élèves. La jeune fille sur la photographie venait de Floride. Elle n’était pas très à l’aise sur ces rochers, sa position la montre en train d’essayer de se retenir. Je n’ai pas voulu être méchant avec elle en prenant cette image, mais plutôt montrer que la montagne se mérite, qu’elle peut être menaçante.»

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Liens épistolaires

L’Américaine ne lui en tient pas rigueur; aujourd’hui encore elle garde des liens épistolaires avec Jean Mohr, à l’occasion du Nouvel An. «Nous avons quand même eu quelques liens au début, mais très décents; ces jeunes filles étaient de bonne famille, glisse Jean Mohr dans un sourire, sous l’œil malin de son épouse. Ses parents m’ont même proposé un poste de professeur dans l’université où ils enseignaient!»

Peur de ralentir le groupe

Jean Mohr, alors, est un habitué des sommets. Avec le club ou ses amis, il multiplie les ascensions en Valais et en Haute-Savoie, comptabilise une dizaine de plus de 4000 mètres. «C’était un grand plaisir pour moi et un grand déplaisir pour ma mère, qui s’inquiétait de me voir partir ainsi chaque week-end. Des amis très proches sont morts en montagne, mon frère Richard également.» Sur les pentes, le Genevois emporte son Leica, puis son Canon, mais il ne s’octroie que de brefs instants de photographie, de peur de ralentir le groupe. C’est l’une de ces échappées que le Temps vous offre aujourd’hui.

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