La pensée de Sartre a-t-elle quelque chose à dire à des adolescents au moment de sortir de l'école? Yvan Salzmann, professeur au gymnase de la Cité à Lausanne, en est convaincu. Il a, avec l'œuvre du philosophe, un rapport particulier: sa thèse a été publiée en 2000 sous le titre Sartre et l'authenticité, Vers une éthique de la bienveillance (Labor et Fides/Le Champ éthique). Dans son enseignement, l'étude de Sartre s'inscrit normalement vers la fin d'un programme de trois ans. Pour y entrer sans intimider les étudiants en psycho-philo dont il a la charge, Yvan Salzmann privilégie L'Esquisse d'une théorie des émotions, avant d'aborder par des extraits les grands textes, L'Etre et le Néant, La Critique de la raison dialectique, L'Idiot de la famille, Saint Genet, comédien et martyr.

«En littérature, j'ai aussi recours aux pièces de théâtre. Ça marche, les élèves sont sollicités par des questions qui les concernent directement: la liberté, le rapport à autrui. Ces idées font leur chemin, mûrissent en eux. Une formule toujours reprise comme «L'enfer, c'est les autres», prise hors contexte, est caricaturale: ils apprennent ainsi qu'on ne peut pas se contenter d'une approche immédiate, qu'on a besoin d'instruments pour creuser plus loin. Et ils se rendent compte qu'il en va de même avec les êtres humains: le premier abord est à remettre en question.»

«Le sens de l'existence n'est pas donné, c'est un travail de le créer: voilà une idée qui les secoue. Elle peut même créer une angoisse, mais qui n'est pas paralysante. La pensée de Sartre a des vertus préventives – comme la philosophie en général – contre les attitudes dogmatiques ou sectaires. Le fait même qu'il ait laissé des œuvres en chantier, inachevées, est intéressant. L'imperfection appartient à la condition humaine. «L'homme est une passion inutile», dit Sartre, mais c'est quand il veut être Dieu, qu'il croit à une nécessité de droit de son existence. Il faut accepter d'entrer tout nu dans la contingence. C'est parfois dur à accepter, mais cela fait partie du processus! L'homme est condamné à être libre et responsable, apprennent ces adolescents au moment où ils vont devoir exercer liberté et responsabilité.»

«Un point important, qui les touche, c'est le rapport entre morale et violence. Une morale abstraite ne peut que condamner la violence mais la morale dialectique peut l'envisager dans des conditions historiques ou sociales. La Résistance, par exemple. Celui qui a le pouvoir fait souvent passer la résistance pour une violence. Ce qu'elle est, mais justifiée: voilà qui fait réfléchir des adolescents, en prise directe sur ce qu'ils vivent. La lecture de passages de Saint Genet est très utile pour aborder cette problématique.»