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«La grillade», nouvelle inédite de Fanny Wobmann.
© Kalonji pour Le Temps

LAC NOIR (5/7)

Une nouvelle inédite: «La grillade»

«La porte du hangar à bateaux reste ouverte. Le soleil se lève sur les monts. Un mince filet de sang s’écoule, goutte à goutte, dans le lac.» En prenant pour point de départ le texte qui précède, un jeune auteur d’ici livre, chaque fin de semaine estivale, une nouvelle inédite. Voici celle de Fanny Wobmann

Elle plonge, vise l’endroit précis où l’épais liquide rouge rejoint les eaux transparentes. Après sa nuit sans sommeil, dans la cabine du petit voilier pourri, à écouter le vent faire tinter les cordes sur le mas, les profondeurs sont nécessaires. Elle se demande comment il est possible de choisir de se noyer, cesser de respirer, consciemment, être plus forte que cet élan vital qui jusqu’à présent l’a portée sans vraiment lui demander la permission. Vivre. Comme unique but. Elle n’est pas sûre que ça soit suffisant.

Quand elle ressort la tête, il ne reste du sang qu’une légère présence diluée, rose. Elle boit, de grandes gorgées.

Elle aurait voulu plus de bruit, plus de peur. Après le désordre de son existence ces derniers mois, cet instant fugace où la mort est devenue une réalité lui a semblé fade, banal. Oui, c’est ce silence qu’elle voulait, que tout le monde se taise, qu’on lui foute la paix. Mais le sang a cessé de couler, la nuit est passée, le lac est immobile et le soleil est doux, les montagnes s’allument les unes après les autres, le constat est brutal, la vie, autour, continue, et la sienne aussi. Elle hurle. Un canard s’envole, affolé.

L’eau est froide, les orages l’ont remuée et l’été est balbutiant. Elle bat des pieds, engourdie, elle ne veut plus sortir.

Elle a organisé une soirée pour son anniversaire. Elle avait repéré quelques semaines auparavant le hangar et le voilier abandonnés, les avait pris en photo, sans savoir ce qu’elle en ferait. L’image a été parfaite pour illustrer son carton d’invitation. Elle y a ajouté un plan, précisé que les déguisements en lien avec le lieu insolite étaient bienvenus et qu’elle souhaitait une réponse rapidement. Elle a pris le revolver qui appartenait à sa grand-mère – elle l’avait trouvé, à la mort de cette dernière, caché dans le garde-manger, au milieu des patates –, s’est entraînée à le charger, l’a enveloppé d’un linge et posé délicatement dans son sac de plage, à côté de la bouteille de vin et du melon. Elle a mis des baskets et une robe jaunes, a marché jusqu’au petit port, lentement parce qu’elle était en avance. Les gens sont arrivés, les uns après les autres. Ils ont bu des bières, abrités de la pluie fine sous la porte du hangar, assis sur des chaises rouillées, ils ont parlé des vacances. Il y avait des salades et une tarte aux légumes, du gruyère, un gril et des saucisses, des cerises et un gâteau. Quelqu’un a proposé une partie de Taboo.

Elle se disait que toutes sortes de raisons devaient pousser les gens à tuer. La rage, oui, l’injustice, la folie, mais l’ennui aussi, certainement, la curiosité, le désœuvrement, la lassitude. Elle se demandait si elle se sentirait plus forte, après, plus puissante. Elle pensait que non, probablement pas. Elle n’avait pas peur, elle était excitée, un peu inquiète de manquer de courage au dernier moment. Elle a mangé avec appétit, pour la première fois depuis longtemps. C’était un lieu silencieux, des berges qui semblaient presque sauvages, isolées du monde par de hauts roseaux et des hêtres. Les gens étaient étonnés de se trouver là, ensemble, ce soir-là. La lumière généreuse qui filtrait entre les nuages, le vin, la promesse de l’été à venir, tout cela créait une atmosphère joyeuse. Personne n’osait poser de questions. Elle se sentait bien, en fait. Ses invités commentaient son sourire retrouvé.

Elle nage, de plus en plus vite, aimerait atteindre le centre du lac, s’y laisser flotter sur le dos, le visage vers le ciel. Elle ne peut pas situer avec précision le moment où tout a commencé à se dégrader. L’inondation de son appartement peut-être, la douche du voisin qui a détruit son salon. Comme si la chance avait coulé en même temps que l’eau sale, le bonheur rincé dans la fuite. Depuis ce moment-là, elle se bat. Dans tous les sens et contre tout le monde. Contre le voisin pour commencer. Il a sonné chez elle, son chat dans les bras, pour lui dire que non, il n’entrerait pas en matière pour faire marcher son assurance pour les dégâts sur son parquet, chacun son problème, il s’occupait de son appartement et elle du sien. Elle l’a regardé remonter les escaliers, entendu marmonner qu’elle avait un beau cul, elle n’avait qu’à le bouger. Lui, elle ne pouvait pas l’inviter à son anniversaire. L’employé de la caisse de chômage non plus, et encore moins la juge qui lui avait refusé la garde de sa fille – invoquant le manque de stabilité financière, les absences longues et fréquentes en dehors du cercle familial, la fragilité psychologique. Elle s’occuperait de leur cas autrement.

Les autres étaient venus. L’ex-patronne – qui n’avait pas souhaité poursuivre leur collaboration à la fin de son congé maternité –, le grand-père – elle allait le voir très souvent, lui préparait des repas, il râlait, elle encaissait les reproches et lui nettoyait la moustache avec une lavette –, l’amie d’enfance – à qui elle n’avait plus rien à dire, elle regardait des photos de sa nouvelle et grande maison et l’écoutait raconter ses problèmes d’embouteillages sur le chemin du travail –, son copain, son amante, sa belle-mère, son frère, ses parents, sa tante. Finalement, peu importe ce qu’elles et ils avaient fait, avaient dit. Ces gens autour d’elle, leurs besoins, leurs jugements, leurs peurs, leurs émotions, elle ne pouvait simplement plus faire face. Alors elle les a invités à son anniversaire. Puis elle a attendu que tout le monde ait fini son dessert.

Un chat passe devant le hangar, renifle les taches de sang et continue son chemin. La nage enthousiaste d’une famille canard crée de minuscules vagues sur l’eau lisse.

Il est temps de sortir. Quitter la liberté protectrice du lac, se rhabiller, ranger un peu les restes du repas, dire au revoir, peut-être. Puis aller chercher sa fille. Elle pourrait l’emmener manger une glace.


Profil

Fanny Wobmann est née en 1984 à̀ La Chaux-de-Fonds. Titulaire d’un master en sociologie et muséologie de l’Université de Neuchâtel, elle écrit et travaille dans le milieu artistique, notamment le théâtre. Elle est l’auteure en 2013 de ​La poussière qu’ils soulèvent (L’Hèbe, 2013) et de Nue dans un verre d’eau, (Flammarion, 2017).


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