Lac Noir

Une nouvelle inédite: «L’œil sans paupière»

«La porte du hangar à bateaux reste ouverte. Le soleil se lève sur les monts. Un mince filet de sang s’écoule, goutte à goutte, dans le lac.» En prenant pour point de départ le texte qui précède, un jeune auteur d’ici, livre, chaque samedi de l’été, une nouvelle inédite

La porte du hangar à bateaux était restée ouverte. Etendue sur la rive, Aurore regardait le mince filet de sang qui s’écoulait, goutte à goutte, de son poignet jusque dans le lac. Le soleil se lèverait bientôt. A quelques mètres d’elle, la silhouette du Zodiac se découpait, tranquille, les cannes à pêche tendues comme les membres d’une mante aux aguets. Elle s’appuya sur un coude, embrassa des yeux le massif du Jura, Bienne qu’on devinait loin dans la pénombre, les plages de Nidau. Il n’était pas 6 heures mais sous l’effet de la chaleur, les odeurs montaient déjà, mélange poisseux d’essence et d’organismes en décomposition. Tout était calme.

Son père ne refaisait pas surface.

Dans un crissement de gravier, Aurore ajusta sa position. «Quand on saigne, on ne plonge pas, avait dit son père. Le sang attire les poissons. Surtout celui des enfants. Ils les dévorent vivants.» Elle avait passé l’âge de le croire, mais n’avait pas insisté lorsqu’il l’avait déposée sur l’île Saint-Pierre en la chargeant de veiller alentour. Le crochet était coupant. Justement. N’était-ce pas dans un geste délibéré qu’elle s’y était frottée, comme pour vérifier s’il y avait bien du sang dans son corps, un fluide encore capable de l’oxygéner? Elle se le demandait, maintenant qu’elle attendait, raidie, le bras plongé dans l’eau pour atténuer l’élancement.

De sa main valide, elle vérifia l’heure sur son téléphone. Cette porte restée ouverte la préoccupait. Le ciel s’éclaircissait. Il allait falloir retourner au hangar pour la fermer. Le lac de Bienne était moins fréquenté que d’autres mais désormais, la stricte interdiction de pêcher rendait toute embarcation suspecte. Que diable fabriquait son père? Il n’avait qu’un masque et un tuba. Le piège à crustacés qu’il avait posé la veille n’était pas profond, il avait marqué l’emplacement, ce n’était pas normal qu’il tarde autant. Aurore plissa les yeux. Nulle oscillation de l’eau vers le bateau. L’insecte patibulaire semblait dormir.

Soudain, dans un clapotis, quelque chose apparut à la surface, s’agita un instant, replongea. Aurore se redressa. Entre-temps, la forme était revenue, et flottait, inerte. La pensée traversa Aurore que c’était son père, et que c’était sa faute, elle aurait dû l’écouter, se tenir loin de la rive, on avait senti le sang, et son père était sous l’eau, c’est lui qu’on avait dépecé. S’efforçant de se raisonner, elle attendit, pétrifiée, sans quitter des yeux ce qui tranquillement flotta dans sa direction jusqu’à se cogner contre le rivage.

C’était un gros poisson. Une espèce de brochet qu’elle ne reconnaissait pas. Des points blancs le couvraient. Il se débattait, ballotté entre les pierres. La queue s’effilochait, blanchâtre et chevaline. A l’aide d’une branche morte, Aurore le retourna. Elle réprima un cri. Il n’avait plus qu’un œil. Un œil globuleux, à moitié sorti de son orbite au bout d’un nerf entremêlé dans les algues. Sa lèvre était déchirée à l’endroit où visiblement le crochet l’avait happé.

Aurore s’agenouilla. Le poisson tenta de lever vers elle son œil meurtri:

– Petite fille…

– Tu parles! s’exclama-t-elle.

Il prit une longue inspiration:

– Je n’ai pas de bouche pour crier, pas de mains pour me libérer…

– Je sais, dit-elle, désemparée. On ne voulait pas te faire du mal… Mais on a tellement faim… Il fait si chaud hors de l’eau…

Le poisson l’interrompit:

– Je t’en prie, laisse-moi seulement finir…

– Finir quoi?

– Laisse-moi enfouir mes yeux dans le sable avant de mourir, comme tous mes frères au fond des lacs, des océans, des mers et des étangs.

– Mais pourquoi vous mutiler ainsi?

Tout en parlant, le poisson s’agitait contre les pierres. Aurore approcha son visage jusqu’à distinguer son propre reflet sur les écailles, son reflet déformé par la lymphe qu’elle voyait suinter, visqueuse, de toutes les plaies. Il continua, plus faible:

– Les montagnes s’assèchent, les eaux s’évaporent. Nous disparaissons, et les hommes sont aveugles, mais nous avons des yeux. Des yeux sans paupières qui ne peuvent se fermer, des yeux qui voient tout, même au cœur de la nuit. C’est aussi précieux que la vie. Lorsque tout sera fini, ils seront là, cachés dans le noir, avec la mémoire de la Terre.

Il donna un ultime coup de tête, et l’œil se détacha. Une vaguelette le déposa aux pieds d’Aurore.

– Qu’est-ce que je peux faire? balbutia-t-elle en touchant le poisson du bout du doigt.

Elle voulait le protéger des remous. Il ne bougeait plus. Elle le maintint au creux de ses mains, puis ne sachant que faire, le relâcha. Le petit cadavre s’enfonça dans la vase.

– Aurore!

Elle releva les yeux et dû les fermer, prise de vertige. Ses doigts avaient blanchi. Elle ne les sentait plus. Son père l’appela encore. Elle entrouvrit les paupières. Il faisait cap sur elle dans le Zodiac. D’un geste du bras, il montra le hangar. Elle répondit par un hochement de la tête. Le soleil avait jailli sur les monts, explosant de lumière. Aurore se mit debout. La main en visière, elle fit quelques pas dans l’eau. A mesure qu’elle avançait, le gravier s’affinait, devenait plus doux. Bientôt, ce ne fut plus que du sable, de la poussière.


Profil

Elisa Shua Dusapin est née en 1992 d’un père français et d’une mère coréenne. Elle a grandi entre Paris, Séoul et Porrentruy. En 2014, elle sort diplômée de l’Institut littéraire suisse de Bienne. Elle est l’auteure d’Hiver à Sokcho (Zoé), un premier roman récompensé par plusieurs prix. Elisa Shua Dusapin fait paraître à la rentrée, toujours chez Zoé, Les billes du Pachinko.


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