La salle d’un palace genevois plongée dans la pénombre. Des journalistes et critiques d’art conviés pour un événement d’importance mondiale. «Et maintenant, Mesdames et Messieurs, nous avons le privilège de vous dévoiler la Mona Lisa dans sa version antérieure!» Le rideau (une étoffe en demi-cercle) est ouvert: la Joconde apparaît aux yeux des convives, avec son sourire familier de tous ceux qui font la visite du Louvre à Paris.

La Joconde? Oui, mais pas celle du Louvre: une version antérieure du tableau, restée dans l’ombre pendant des années, et dévoilée pour la première fois jeudi à Genève. Le tableau représente une Mona Lisa plus jeune, aux traits harmonieux et frais, avec un décor à l’arrière-plan (un paysage toscan) moins évocateur que celui de l’original. Une toile demeurée inachevée, qui aurait été peinte quelque dix ans plus tôt par Léonard de Vinci – du moins pour le visage.

La Fondation Mona Lisa, créée en 2010 à Zurich et mandatée par un consortium de propriétaires qui veut conserver l’anonymat, a financé des recherches pour authentifier le tableau. Elle clame aujourd’hui que ce «chef-d’œuvre» est dû au maître. A l’appui de sa thèse: un faisceau de preuves déployées dans un livre de 320 pages richement illustré et aux dorures clinquantes. On y trouve un exposé des faits historiques, des citations de documents d’époque (dont une lettre capitale retrouvée en 2005) attestant que Léonard de Vinci a peint deux versions de la Mona Lisa, une liste des technologies «à la pointe du progrès» utilisées, des citations d’experts… Un film présenté aux journalistes joue sur le ton de l’enquête de détective, afin de lever le voile sur cette «Mona Lisa d’Isleworth», ayant appartenu à l’Anglais Hugh Blaker, arrivée en 1975 dans un coffre d’une banque suisse et récupérée par un consortium international en 2008.

Plusieurs experts se battent sur la question de l’authenticité. Le tableau est plus grand que l’original au Louvre. Il présente des «disparités» sur le plan de la réalisation, selon le professeur Alessandro Vezzosi, directeur du Museo Ideale Leonardo da Vinci en Italie. «La tête est d’une qualité considérable, pour son intensité magnétique dans le regard, mais les arbres sur les côtés, par exemple, sont nettement inférieurs, et ont sans doute été réalisés par une autre main que celle de Léonard de Vinci.» «J’ai du respect pour le travail qu’a mis en œuvre la fondation», dit Alessandro Vezzosi, mais il réfute d’entrer en matière pour l’attribution.

Martin Kemp, professeur émérite à Oxford, se montre carrément sceptique. Il juge le visage de cette sœur cadette de la Joconde d’une beauté «conventionnelle». Il n’y retrouve pas les caractéristiques de l’original, notamment pour «le voile de la femme assise», «les cheveux en forme de délicates vaguelettes». Sans parler de l’arrière-plan, «dépourvu de toute subtilité atmosphérique».

Canular? Markus A. Frey, vice-président de la Fondation Mona Lisa, invite le professeur Martin Kemp à voir le tableau en «vrai» – et non sur la base de reproductions – pour se former une opinion. Il s’est montré évasif sur l’éventuelle mise en vente de cette «Mona Lisa antérieure» et souhaite que le tableau soit rendu visible au grand public. Il s’appuie sur le jugement d’autres experts, notamment du professeur Carlo Pedretti, convié à la présentation mais qui s’est excusé par le biais d’une lettre… Les doutes subsistent. «Il ne faut pas encore alimenter le scoop médiatique, résume le professeur Alessandro Vezzosi, mais étudier, réfléchir, comparer. C’est trop tôt pour formuler une attribution définitive.»

«J’ai du respect pour le travail qu’a mis en œuvre la fondation; l’attribution n’est pas sûre du tout»