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Une nouvelle révolution industrielle est en marche selon Jeremy Rifkin

Et si l’innovation était en train de faire éclore un nouveau monde, renversant le système tout entier ainsi que nos certitudes? L’essayiste américain nous dépeint un avenir possible, plus décentralisé, plus local, où l’«homo economicus» aura moins sa place

Internet, énergies douces, réseaux de partage, les lendemains qui chantent de Jeremy Rifkin

Et si l’innovation était en train de faire éclore un nouveau monde, renversant le système tout entier, ainsi que nos certitudes? L’essayiste américain dépeint un avenir possible, plus décentralisé, plus local, où l’«Homo economicus» aura moins sa place

Genre: Essai
Qui ? Jeremy Rifkin
Titre: La Nouvelle Société du coût marginal zéro
Trad. de l’anglais par Françoise et Paul Chemla
Chez qui ? Les liens qui libèrent, 510 p.

La révolution est en marche. Pas au sens politique mais économique du terme. Après la machine à vapeur, le chemin de fer et les hauts fourneaux de la première révolution industrielle, la voiture produite à la chaîne, le pétrole de la deuxième, voici la troisième. Portée par les modifications technologiques ultra-rapides qui fracassent les prix de nombreux biens, marginalisent toujours davantage le travail et ont permis la naissance de ce qu’on appelle la société de l’information.

Comme les précédentes, elle a le potentiel de bouleverser de fond en comble les structures sociopolitiques, les manières de penser et les valeurs. Elle a même commencé à le faire: c’est le constat en forme de démonstration auquel s’attache l’essayiste américain Jeremy Rifkin dans un livre stimulant à défaut d’être toujours parfaitement convaincant.

Les deux premières révolutions industrielles ont comporté une concentration jamais vue du pouvoir économique, nécessaire pour optimiser les possibilités offertes par les nouvelles technologies qui les ont rendues possibles. Construire et exploiter un chemin de fer, un pipeline ou une chaîne de montage demande des capitaux importants qu’il est rationnel de gérer de façon centralisée, sans compter les économies d’échelle réalisables dans une structure intégrée, de la production à la distribution.

Mais les choses sont en train de changer. L’interconnectivité d’Internet tend à marginaliser les géants économiques en favorisant les échanges de pair à pair. Le processus est déjà bien engagé dans les domaines de l’information et de la culture: les médias et les majors du disque perdent irrémédiablement leur maîtrise sur un marché qu’ils dominaient il n’y a pas si longtemps. Les réseaux de couchsurfing mettant les voyageurs en contact avec des hôtes disposés à les héberger sur une base d’échange ou contre une modeste rémunération inquiètent les grandes chaînes hôtelières. Et, estime Rifkin, tout le reste suivra, à commencer par les objets qu’il devient possible de reproduire, non sur une chaîne de montage ayant coûté des millions mais au moyen d’une imprimante 3D dont le prix ne cesse de baisser. Et, pourquoi pas, cela se fait déjà, à partir de matériaux recyclés?

Reste bien sûr la délicate question de l’énergie. Elle est centrale dans le raisonnement de l’auteur: la première révolution industrielle ne se serait pas produite sans la vapeur et la seconde sans le pétrole. L’énergie de la troisième sera verte, gratuite et, bien sûr, décentralisée: grâce à nouveau à Internet, les éoliennes, les générateurs à biomasse et les capteurs solaires individuels peuvent être mis en réseau, tout comme les machines consommatrices; les pics identifiés et lissés, les pertes réduites, etc. Là aussi, estime-t-il, le processus est en marche: en Allemagne, 23% de l’énergie consommée est déjà renouvelable, produite en grande partie par les particuliers et les communautés locales.

A ceux qui pourraient douter, il fait valoir les changements déjà intervenus. Qui aurait prédit, il y a une génération, la révolution d’Internet, la multiplication des moyens toujours moins chers et plus miniaturisés de se connecter au monde entier? Le modèle nouveau qui émerge ainsi ne menace pas seulement les structures économiques du XIXe et du XXe siècle. Il a déjà commencé à bouleverser nos façons de penser et même de ressentir.

Pour le dire en un mot, l’accès tend à remplacer la propriété. Accès aux échanges permis par les réseaux sociaux, si importants pour les jeunes générations. Mais aussi accès à l’usage de biens qu’il semble toujours moins nécessaire de posséder: une voiture, un vélo, un vêtement d’enfant qui sera trop petit avant de s’user, un jouet, etc. Déjà, des réseaux de pair à pair ou de petites entreprises peu centralisées utilisent les possibilités d’Internet pour développer ces pratiques, entre système D pour chômeurs, credo écologique ou simples avantages pratiques.

Ce qui réapparaît ainsi, c’est une pratique ancestrale que le capitalisme croyait avoir rendue obsolète: l’usage régulé d’une propriété commune à une collectivité. Tous les étudiants en histoire économique ont appris comment le mouvement des enclosures a favorisé l’émergence du capitalisme moderne en transformant ces communaux – terres cultivées ou pâturages – en propriétés privées. Loin d’être archaïque toutefois, cette forme d’exploitation a tenu bon là où, comme notamment dans les Alpes suisses, elle permettait une utilisation optimale des ressources. Et l’avenir est à elle dans tous les domaines, prévoit Rifkin.

Doux rêve? Sans doute si l’on s’en réfère à l’idée encore dominante d’une humanité plaçant au-dessus de tout le souci de maximiser le profit personnel. Mais, fait valoir Rifkin, cette idée, comme toutes les autres, est datée historiquement. Et elle ne résume en rien une nature humaine où fourmillent d’autres valeurs – liens familiaux ou communautaires, souci de sa réputation, plaisir à faire œuvre belle ou utile, etc. – qu’on retrouve à l’œuvre parmi ceux qui développent sur la Toile des activités communautaires à profit nul ou très bas.

D’autres – Google, Facebook, Twitter – pour n’en citer que quelques-uns continuent d’y amasser des profits et un pouvoir économique massifs. Et les géants nés des deux premières révolutions industrielles sont, pour la plupart, toujours bien là, pas forcément disposés à subir la marginalisation douce que leur prévoit Rifkin. La partie, admet-il donc, est loin d’être gagnée. Mais, estime-t-il, elle peut l’être. C’est, précise-t-il en conclusion, «un espoir plutôt qu’une attente». Tout en notant que «le sentiment du tout est possible» est dans l’air.

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Jeremy Rifkin

«La Nouvelle Société du coût marginal zéro»,p. 388

«C’est à tort que nous avons cru que le commerce précède (et rend possible le développement de) la culture. En réalité, c’est l’inverse»
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