Une nouvelle Sappho pour le XXIe siècle

Découverte Deux nouveaux poèmes de la poétesse antique entièrement inédits viennent d’apparaître

Le «poème des frères» et le «poème de Cypris» sont susceptibles de faire évoluerson image vers de nouvelles métamorphoses

La nouvelle est en train de faire le tour du monde. Deux nouveaux poèmes de Sappho ont été découverts! Pas complets certes, mais très bien conservés et complètement inédits. La scène est à Oxford. Un collectionneur anonyme soumet au professeur Dirk Obbink un papyrus, très bien conservé, de 20 centimètres sur 10, du début du IIIe siècle après J.-C.

La disposition en strophes, le dialecte, la forme métrique, tout renvoie à la poésie de Sappho. Mieux encore, deux noms propres lèvent le doute: ceux de Charaxos et de Larichos connus comme les frères de la poétesse. Dirk Obbink, c’est son privilège, peut donner des titres aux deux poèmes: le «poème des frères» et le «poème de Cypris», une prière à la divinité de l’amour, hélas plus fragmentaire.

«Plus excitant qu’un nouvel album de David Bowie», titrait, l’autre jour, The Telegraph. Bien plus que cela, même si les découvertes papyrologiques se sont multipliées depuis 2001, avec déjà pour Sappho, en 2004, la découverte de nouveaux vers du poème de Tithon.

On possède si peu de l’œuvre de Sappho. Des centaines de poèmes qui constituaient son œuvre à la bibliothèque d’Alexandrie, une seule ode nous est parvenue intégralement. Sappho est cette poétesse que l’on fantasme bien plus qu’on ne la connaît. Deux nouveaux poèmes, ce n’est pas seulement 29 lignes de grec en plus, c’est un débat relancé sur l’aventure de notre mémoire, une pièce nouvelle pour le procès de l’imaginaire occidental.

Car Sappho est cette exception qui révèle à quel point l’Occident a eu du mal à reconnaître qu’une femme pouvait être, au même titre qu’un homme, une grande poétesse.

Née dans l’île de Lesbos, il y a 2600 ans, d’une famille aristocratique, Sappho a été un personnage important, dérangeant. Dans les extraits conservés de sa poésie, elle évoque des jeunes femmes qui l’entouraient. Avait-elle avec ces compagnes des relations amoureuses, initiatiques ou non? Sans doute, mais tout le problème est ici de comprendre le vrai statut, à cette époque, des relations homoérotiques féminines. Sa poésie avait-elle une dimension politique, susceptible de justifier son exil en Sicile? Probable aussi. A-t-elle blâmé son frère dans sa poésie, comme le prétend Hérodote? Beaucoup en doutaient. Le nouveau papyrus donne la réponse: oui, Hérodote avait raison.

Entre histoire et légende, Sappho a excité l’imaginaire de l’Occident. Dans l’Athènes classique, les poètes comiques font d’elle une courtisane libertine; elle devient ensuite un Socrate au féminin; les médecins recourent à sa poésie pour leur diagnostic; à Rome, Horace l’imite pour s’approprier une sensibilité féminine, tandis qu’Ovide invente une lettre d’amour désespéré qu’elle aurait pu écrire à un amant. Au IIe siècle de notre ère, elle est traitée de débauchée par un Père de l’Eglise; à la Renaissance, les humanistes font croire que les chrétiens avaient brûlé ses œuvres à l’instigation du pape Grégoire VII. Au XVIIe, pour sauver Sappho, il faut nier son homosexualité, idem dans l’Allemagne nazie. Au XXe siècle, elle devient l’emblème des mouvements lesbiens qui oublient qu’en grec ancien, le lesbianisme désignait non pas l’homosexualité, mais la technique des femmes de Lesbos expertes en fellation.

Educatrice, dixième Muse, prostituée dévergondée, épouse malheureuse, émigrée, lesbienne? Au tout début de notre ère, c’est le géographe Strabon qui a donné la meilleure définition: «Sappho, une chose extraordinaire, un thaumaston!» Il faut dire le mot en grec, car il désigne un objet qui suscite un émerveillement divin, presque incroyable. Sappho, difficile à penser, est de l’ordre du merveilleux. Et la découverte du nouveau fragment est un thaumaston qui vient confirmer que tout n’était pas faux dans l’histoire incroyable de cette courtisane Rhodopis, dont Hérodote disait qu’elle avait ruiné le frère de Sappho qui s’en plaignait dans un poème.

Quelle est alors la nouvelle Sappho que l’on vient de découvrir? Car déjà le débat n’est plus que philologique. Officiellement, la découverte d’Obbink devait attendre sa publication dans le prochain numéro de la revue Zeit­schrift für Papyrologie und Epigraphik, mais le secret était impossible à garder et la copie de l’article «à paraître» a déjà fait le tour du Web. Il contient une première transcription du poème des frères et un premier commentaire. Les premières traductions circulent sur le Web, elles vont se multiplier. Faut-il donner au lecteur du Temps une première traduction française? C’est trop tôt. Et Sappho vit moins dans une traduction que dans tout ce que sa poésie suggère.

Ce qui m’intéresse ici, c’est la nouvelle Sappho que le XXIe siècle est déjà en train d’inventer. Dans ce poème, la poétesse s’adresse à un interlocuteur qui critique son frère Charaxos, parti en mer. Il faut plutôt prier les dieux de lui accorder le retour et de faire du plus jeune frère un homme. Déjà, dans un texte à peine publié dans le Times Literary Supplement , Obbink va plus loin et compare Sappho à une Pénélope attendant son frère aîné qui serait comme Ulysse, le plus jeune comme Télémaque. C’est la nouvelle métamorphose de Sappho, désormais comparée à Pénélope, dans l’histoire admirable d’un imaginaire nourri par la philologie.

* David Bouvier est professeur de grec ancien à l’Université de Lausanne.Une présentation se tiendra à l’Université de Lausanne , animée par Olivier Thévenaz, le 18 février. Informations: www.unil.ch/iasa

Educatrice, dixième Muse, prostituée dévergondée, épouse malheureuse, émigrée, lesbienne?