Livres

Une nuit de colère au Musée Picasso

En face-à-face avec «L’homme qui marche» de Giacometti, Lydie Salvayre médite avec brio sur le commerce de l’art et sur sa propre vie

Une nuit entière en tête-à-tête avec L’homme qui marche, dans le Musée Picasso désert. Pour Lydie Salvayre, cette proposition est une chance: la sculpture de Giacometti, qui représente pour elle «l’essence même de l’art», elle ne l’a jamais vue qu’en reproduction. Pourtant, elle commence par refuser, se lançant dans une période contre les musées et ce qu’ils font subir aux œuvres d’art et à ceux qui viennent les contempler. Et puis, forcément, elle finit par céder. Marcher jusqu’au soir commence ainsi, par un débat interne vigoureux et drôle, une mise en scène du processus d’écriture comme Lydie Salvayre sait les organiser.

De cette rencontre, pourtant ratée, est né un livre dense, à peine 200 petites pages, mais elles se déploient en un palimpseste qui recouvre tous les grands thèmes d’une œuvre qui compte une vingtaine d’ouvrages. Au dernier Salon du livre de Genève, il y a peu, on a vu l’auteure, invitée à parrainer la manifestation, défendre la littérature avec sa fragilité, son humour et l’énergie inoxydable que la maladie n’a pas su entamer, toutes qualités qui innervent son récit.

Tenir debout

Voici donc Lydie Salvayre installée devant la statue, dans le silence, assise sur un lit de camp, avec son ordinateur, son téléphone et son carnet. Cette nuit de contemplation tourne vite à la catastrophe: devant L’homme qui marche, comme devant les autres Giacometti supposés dialoguer avec les Picasso du musée, rien ne surgit, aucun sentiment, pas de «coup au cœur sauvage», rien qu’une violence que le contexte lui impose au long de cette «expérience à la con». Pire encore, errant dans les allées en quête d’émotion, la visiteuse rencontre la peur et la mort, celle qui hante aussi la «légende» de Giacometti. Dans son carnet, elle a noté cette phrase de lui: «J’ai toujours eu le sentiment de la fragilité des êtres vivants, comme si, à chaque instant, il faudrait une énergie formidable pour qu’ils puissent tenir debout, toujours sous la menace de s’écrouler.»

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Alors qu’elle s’est réfugiée dans les toilettes en quête de paix, comme dans son enfance, surgissent justement des images de cette époque maudite. Son père, réfugié de la guerre d’Espagne, communiste amer qui se vengeait sur ses proches de ses désillusions, finit dans un service psychiatrique où l’envoya son délire persécutoire. Cette figure tragique et grotesque dont, enfant, elle souhaitait la mort, a inspiré à Lydie Salvayre plusieurs figures – le vieux fou de La Puissance des mouches et d’autres paranoïaques, comme celui de La Médaille.

Et revient aussi sa mère, la douce anarchiste que la romancière a célébrée dans Pas pleurer, qui lui valut le Prix Goncourt en 2014, et qui évoque un bel épisode libertaire, joyeux et éphémère, vécu par la jeune femme au début de la guerre civile. Par la suite, réfugiée en France, dans l’ombre de ce mari tyrannique et violent, elle ne maîtrisa jamais bien le français. Son sabir, le «fragnol», irrigue encore la langue de Lydie Salvayre, qui en a fait un outil littéraire. C’est sa part espagnole, dit-elle, qui s’exprime dans les imparfaits du subjonctif dont elle parsème ses écrits. En français, ils donnent à sa langue une noblesse qui contraste avec les éclats de langue populaire, les invectives et les grossièretés qu’elle aime à brandir.

Discours enflammés

La honte sociale, celle qui l’empêcha longtemps de s’exprimer en public, la peur des maladresses, des pataquès, c’est un des moteurs de la colère qui anime tous ses écrits, même quand elle la traite par l’autodérision. C’est ce même sentiment d’inadéquation qui inspire ses discours enflammés – mais striés par l’humour – contre les institutions culturelles, et ici spécialement les musées, qui font croire au «peuple» que l’achat d’un ticket d’entrée aux grandes cérémonies artistiques lui donne également accès à des sphères supposées hors de sa portée.

C’est ce genre de diatribe qu’elle assène à son compagnon quand elle l’appelle en pleine nuit pour déverser une indignation à laquelle il oppose un silence affectueux et énervant. A cet homme, Bernard Wallet, fondateur des Editions Verticales, elle a consacré, en 2009, un beau portrait intitulé BW. Ici, elle se contente de relativiser ses propres peurs, au regard de ses cauchemars à lui, rapportés de la guerre du Liban, qu’il couvrit en 1977 et qu’il a tenté d’exorciser dans le superbe Paysage avec palmiers (Gallimard, 1992, rééd. Tristram, 2016).

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Si le «cœur d’écrivain» de Lydie Salvayre reste longtemps insensible à la magie du moment, son «cœur ordinaire» s’émeut donc quand même. Elle se réconforte avec la photo de Nana, la chienne qui a choisi leur couple. Des souvenirs de sa pratique psychiatrique traversent sa mémoire – tel le rire inhumain, glaçant, terrifiant, qui secoua pendant un jour entier un jeune assassin «qui ne comprenait plus du tout le langage des hommes». Surtout, la prisonnière volontaire rêve de s’évader comme les trois délinquants qui, dans Bande à part de Godard, traversent le Louvre à la course. Elle appelle aussi souvent à la rescousse ses «amis écrivains» de toujours: Pascal, Virginia Woolf, Rabelais, saint Augustin, Flaubert, Rilke…

«Faire œuvre»

Et Giacometti, dans cette drôle de rencontre? Elle finit par l’aborder, au milieu du livre, cet artiste «modeste», au sens le plus noble du terme, alors que l’adjectif, appliqué à elle-même, dans sa jeunesse, avait résonné comme une insulte. Dans de belles pages affectueuses et sensibles, elle rappelle à quel point Giacometti était torturé par le doute et le sentiment de l’échec, «sans cesse sculptant et sans cesse détruisant», se fâchant, jurant. Dans quel mépris il tenait l’argent et les honneurs, la qualité de son amitié. Posée sur son lit de camp, Lydie Salvayre note que pour lui «faire œuvre, c’était faire l’expérience de la limite de l’œuvre, de la limite de l’homme créant l’œuvre».

On comprend que ces questions valent aussi pour elle – comme pour tout créateur de forme. Elle les aborde, avec modestie à son tour, «sans les oripeaux de la fiction», un des rares bénéfices de la maladie – ici un cancer pour lequel elle est encore en traitement – «quand elle s’ajoute à l’âge, étant de vous amener à jeter bas les masques». Et d’inspirer une irréductible envie de vivre.


Lydie Salvayre, Marcher jusqu’au soir
Stock/Ma nuit au musée, 212 p.

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