Livre

Une ode aux salles obscures suisses

Un livre richement illustré recense les 111 salles de cinéma les plus belles et les plus originales du pays

Les films que nous regardons sont influencés par les lieux dans lesquels ils sont projetés. «Star Wars» ou «Cris et Chuchotements» n’auront pas le même impact, visionnés sur le canapé de son salon, confiné, solitaire, ou dans l’obscurité d’une salle de cinéma. Le souvenir que nous gardons d’un film est bien plus durable lorsque nous le découvrons collectivement. Mieux: l’architecture modifie notre perception. Du cube fonctionnel et interchangeable d’une salle de multiplexe à la magie d’une salle historique comme le Capitole, à Lausanne, inaugurée en 1928, le spectre est large.

Le décorum du Capitole témoigne du temps de gloire des «palaces», où le spectateur était accueilli par un portier et un placeur en livrée. Marcher entre les travées de ses 867 sièges, c’est déambuler dans un temple dévolu au 7e art. L’émotion sera tout autre encore dans une salle de petite ville, comme le Casino, à Cossonay, où les bobines tournent depuis 1898 (lire ci-dessous). Le cinéma en tant que lieu devient lui-même, dans notre imaginaire, décor de film. Les noms et les enseignes lumineuses suffisent pour que la magie opère: l’Orion de Dübendorf, l’Apollo de Coire, le Lux de Massagno… Une mythologie s’écrit en néons pop.

Art nouveau ou design

Un livre richement illustré, «Rex, Roxy, Royal – Un tour de suisse à la découverte des salles obscures», met en valeur 111 cinémas. Né sous l’impulsion de deux graphistes, Sandra Walti et Tina Schmid, il est publié en trois langues chez Christoph Merian Verlag. Ses notices sont signées par onze spécialistes, dont la plume du «Temps» Stéphane Gobbo.

Depuis près de vingt ans, pendant son temps libre, Sandra Walti travaille comme opératrice au Freier Film, à Aarau, cinéma associatif de soixante places ouvert en 1994. «J’étais depuis longtemps en contact avec un réseau de salles et je trouvais qu’il fallait faire quelque chose pour mettre en valeur ce patrimoine suisse, plus riche, proportionnellement, que celui de nos voisins et souvent méconnu des Suisses eux-mêmes.» Parmi les fleurons du pays, Sandra Walti site le Corso, à Lugano, «cathédrale de Chartres des salles tessinoises» (dixit le journaliste de la RSI Marco Zucchi), tout de noir et blanc, inauguré en 1956. Ou le Teatro de Mendrisio, de style Art nouveau, ouvert en 1905.

Dans une autre catégorie, les salles de village la séduisent par leur ambiance et la vie culturelle qu’elles reflètent: le InsKino de Ins, ou le Grünegg de Konolfingen, géré par un cabinet de dentistes. Quant aux salles modernes, elles ne se résument pas aux multiplexes ou aux mégaplexes – même si le livre s’y intéresse aussi, évoquant les 18 écrans de l’Arena, à Zurich. Ainsi, le Sil Plaz de Glion accueille depuis 2010 le spectateur dans une architecture contemporaine associant des fauteuils de cuir rouge à l’argile de ses murs nus.

Un art de spectres

L’arrivée de la télévision avait mis à mal le cinéma, à nouveau malmené, dans les années 1980 et 1990, par la VHS. Puis par le DVD. Aujourd’hui, la multiplication des écrans portatifs et le téléchargement instantané auraient dû signer sa mort. Il n’en est rien, la séance collective a toujours une importance capitale, peut-être d’autant plus dans un monde individualiste. Et le développement du numérique facilite la programmation des petites salles, qui ne sont plus obligées d’attendre l’arrivée des bobines et de les partager dans un circuit avec d’autres salles. Le cinéma a résisté.

En 1995, le pays comptait 322 cinémas, pour un total de 434 salles. Vingt ans plus tard, ils ne sont plus que 273, mais le nombre de salles a progressé pour passer à 570. Le nombre d’entrées, lui, est resté quasiment stable (plus de 14 millions). Enfin, signe de diversité, l’offre de films projetés est passée de 1190 à 1674. Mais les indépendants doivent souvent leur survie à des associations de bénévoles passionnés, ou à des choix politiques. Ainsi, le Capitole, encore lui, appartient désormais à la Ville de Lausanne. Il a ainsi réchappé à de nombreux projets immobiliers, qui voulaient en faire un centre commercial ou une église évangélique.

Combien d’amants se sont aimés dans le noir, devant les images animées? Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse, a raison d’écrire, dans sa préface, qu’une salle de cinéma garde en mémoire «les films qu’elle a projetés et des gens qui l’ont fréquentée». Le cinéma est un art de spectres, comme le disait Derrida. Un film, ce sont des apparitions fantomatiques, magiques, qui défilent au fond de salles obscures, sorte de cavernes de l’époque moderne. C’est donc, on l’aura compris, notre propre vie de cinéphile, et de rêveur, que raconte ce livre.

Sandra Walti et Tina Schmid (éd.), «Rex, Roxy, Royal – Un tour de Suisse à la découverte des salles obscures», Christoph Merian Verlag, 360 p. www.merianverlag.ch


Au Casino de Cossonay, «on se sent comme à la maison»

Témoin de la naissance du cinéma, la salle fête son 120e anniversaire

Sa façade historique fait penser aux premiers petits cinémas à la fin du XIXe siècle. Clin d’œil du destin, le Casino de Cossonay, d’abord une salle des fêtes communale, voit le jour en 1896, soit une année après la première projection du cinématographe des frères Lumière à Paris. Avant qu’il soit entièrement dévolu au 7e art, le Casino accueille un cinéma ambulant à côté d’autres spectacles et concerts. Cent vingt ans après, le souvenir de ce passé théâtral souffle encore dans le décor ouaté de la salle et fait son charme. Il règne ici une ambiance particulière qui rappelle le temps où la projection relevait d’une cérémonie quasi magique.

Le pari d’étoffer la programmation

«Notre force, c’est la proximité, une ambiance chaleureuse qui incite les gens à s’attarder après le film, échanger des idées, explique Pascal Miéville. Entendre «on se sent comme à la maison» est le meilleur des compliments.»

Il y a cinq ans, le gérant du Casino a pris le pari de panacher la programmation au risque d’effrayer les habitués du cinéma villageois. «J’ai perdu quelques anciens clients mais j’en ai gagné des nouveaux.» Y compris le public des villes qui vient chercher au Casino ce que les multiplexes ne proposent pas: une certaine intimité. Le seul public qui reste à conquérir, ce sont les ados. «Je comprends, il est plus cool de sortir au Flon, à Lausanne. Mais je ne les oublie pas dans la programmation.»

Prix attractifs

Ni eux, ni les familles, ni les cinéphiles ou les amateurs de films à succès. Un défi dans ce cinéma ne comptant qu’un seul écran, «d’autant plus que les distributeurs exigent souvent un certain nombre de projections, qu’il nous est impossible de tenir à moins de montrer le même film tous les jours». Sans parler des redevances importantes pour un petit cinéma aux prix attractifs. «Pour la rentabilité, on jongle entre les blockbusters et les contenus alternatifs, plus culturels. Un vrai challenge, mais j’adore», sourit Pascal Miéville.

L’année passée, le gérant a franchi un pas important: introduire le pop-corn. «Je pensais que mes habitués me pendraient… Mais non!» Car même avec les films «à pop-corn», le Casino reste fidèle à sa vocation culturelle. Il y a d’ailleurs encore des soirs où le grand écran reste blanc pour laisser la place, sur scène, à un orchestre.

(Olga Yurkina)

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