Pedro Costa a un don: il sait faire parler les os. Mieux, il les fait chanter. Pourtant son troisième film, Ossos («Les Os») ne donne pas à entendre une seule note de musique; et s'il n'est pas muet, il limite au strict minimum son usage de la parole. Faire parler les os, pour ce sorcier portugais de 38 ans, consiste plutôt à inventer une langue – une gamme – inédite. Inouïe: pas seulement parce que le cinéma, excepté les interventions de Manoel de Oliveira, est avare en inflexions portugaises, mais parce que chacun des syntagmes de cette langue – chacun des demi-tons dans cette mélodie – semble arraché à l'indicible. A une indescriptible misère, à l'inexprimable endurance des femmes et des hommes de Lisbonne et d'ailleurs.

Parce qu'il préfère parler par os que par mots, le film de Pedro Costa affiche la même maigreur que ses personnages. Il faut les voir, les Clotilde, les Tina et leurs sœurs qui peuplent l'Estrela d'Africa où le cinéaste a calé sa caméra, ce bidonville aux confins de la capitale lusitanienne: des ombres filiformes; de longues flammèches qui s'envoleraient vers le bas. Leurs yeux féroces et vitreux rappellent les saints torturés du Greco; leurs doigts noueux, en fagot autour d'une sempiternelle cigarette, ravivent la Femme au verre d'absinthe de Picasso.

L'ossature structure l'être

Pas plus que ces jeunes femmes, Ossos ne connaît le superflu. Quand Tina, usée de naissance, sort éreintée de la maternité où elle vient d'accoucher, son amie apaise l'angoisse d'une nouvelle vie à entretenir en lui glissant seulement: le bébé, il sait qui tu es. Quand Clotilde, toute en sourcils et en moustache, belle comme la rouille, acharnée comme le lierre, se met au lit près de son compagnon créole, celui-ci la supplie seulement: mais que veut ton corps, demande-moi donc des choses. «Passe-moi ta douleur», susurre encore un individu debout à un individu couché, à côté d'un bébé endormi, près d'une bonbonne de gaz ouverte.

Mais les os dans lesquels siffle Pedro Costa ne disent pas seulement la pauvreté scandaleuse aux portes de nos villes. Son air n'a rien d'un lamento: et réduire son film à un constat misérabiliste reviendrait à faire passer le Los Olvidados de Buñuel pour de la réclame caritative. Car à travers les yeux de ce Portugais attaché aux substances plutôt qu'à leurs dépouilles, le squelette représente aussi les «restes» – d'une personne, d'un peuple, et peut-être d'une économie. Il est le vestige dont on ne se débarrasse pas. Ce qui refuse de se désintégrer. Ce qui, vivant d'abord, mort ensuite, occupe la scène envers et contre tout. Comme le nourrisson de Tina, trimballé d'une bouche de métro à un hôtel de passe, entreposé chez une infirmière compatissante, nourri au pain mâché, s'accroche à la vie sans se demander pourquoi. Comme l'adolescent qui lui tient lieu de père trouve la force de mendier, d'arpenter les rues, de chercher de l'aide, justement parce qu'entre ce nourrisson et lui, il y a un lien de dépendance. Comme Clotilde profite des appartements où elle fait le ménage pour s'accorder une douche réparatrice; et comme Tina, après trop de suicides ratés, se surprend à rire lorsqu'une louche de soupe se répand par terre…

En d'autres termes, comme l'ossature structure l'être, les personnages d'Ossos occupent leur minuscule territoire. De même verticalement, ils informent l'écran. «J'ai pour principe de ne pas faire de plans vides – de plans vides du genre humain», pose Pedro Costa, qui étoffe en effet ses images à partir de l'épine dorsale que forment tel regard, tel geste ou telle posture. Autour du bras ballant, la chair d'un décor, l'épiderme d'un incessant bruit de fond. Mais toujours, selon le credo du cinéaste, «quand il y a un plan, il appartient à quelqu'un». D'Ossos, on dira donc qu'il appartient à ceux qui survivent dans les taudis d'Estrela d'Africa: à Nuno Vaz (l'interprète du jeune père); à Vanda Duarte (celle de Clotilde). A tous ces sacs d'os dont la maigreur est l'une des vérités, et dont Pedro Costa parvient sublimement à faire résonner la révolte silencieuse, l'obstination et la lucidité.

Ossos, de Pedro Costa, coproduction Portugal/France/Danemark 1997. Avec Vanda Duarte, Maria Lipkina…

Biographie de Pedro Costa

Né à Lisbonne en 1959, Pedro Costa a abandonné des études d'histoire pour suivre les cours de réalisation d'Antonio Reis à l'Ecole Supérieure de Cinéma de Lisbonne. Après quelques expériences en tant qu'assistant, il tourne son premier court métrage en 1987, Cartas a Julia. Son premier long métrage, O Sangue (1989) fut présenté au festival de Venise, alors que son second, Casa de Lava, éblouit le public cannois en 1994. Ossos, son troisième long métrage de fiction, a valu à son chef opérateur, le Suisse Emmanuel Machuel, le prix de la meilleure photographie à la dernière Mostra di Venezia.