Sir Simon Rattle, c’est une oreille infaillible. Il fallait l’entendre diriger le «Prélude» de Lohengrin de Wagner, mardi soir au Festival de Lucerne, pour apprécier sa capacité à faire flotter des nappes de sons, d’abord très doucement, puis de plus en plus fort, tout en progressivité, jusqu’à un «climax» grandiose. Dans la splendide acoustique du Centre de la culture et des congrès, le chef britannique faisait rayonner les Berliner Philharmoniker, au fil d’un programme très construit, assez exigeant, de Wagner à Ligeti.

C’est évidemment toujours une fête d’entendre les Berliner Philharmoniker, l’un des plus grands orchestres d’Europe, voire du monde (avec le Royal Concertgebouw d’Amsterdam et le Philharmonique de Vienne). Contrairement à ce que l’on a pu dire au début de son mandat il y a douze ans, Simon Rattle ne cherche pas à dénaturer le son des Berliner Philharmoniker. Il vise simplement à respecter les écoles d’interprétation. Les cordes ont cette transparence idéale pour Debussy (ce qui n’a pas toujours été le fort de l’orchestre), mais elles sont aussi capables d’opulence pour la musique symphonique de Bruckner. La cohésion des cordes est d’ailleurs stupéfiante, dans ce «Prélude» de Lohengrin comme dans Jeux de Debussy (une œuvre difficile!). Tous les solistes aux bois sont des personnalités, capables de façonner une mélodie avec une rondeur admirable (les fameuses sonorités allemandes «fondues»). Il y a une qualité d’écoute, jusqu’au dernier rang des contrebasses, qui fait la suprématie des Berliner. A 57 ans, Simon Rattle a su trouver une osmose avec ses musiciens: lui-même concentre toujours plus le geste sans perdre de vue les détails.

L’autre grande qualité de Rattle, c’est l’art de composer un programme. Le chef britannique a toujours eu une vision à large spectre de l’histoire de la musique; il l’envisage comme un continuum sonore plutôt qu’une succession de périodes et styles. Il aime réunir des œuvres qui s’éclairent les unes les autres. Parfois, c’est juste une couleur sonore, comme pour la juxtaposition d’Atmosphères de Ligeti (composé en 1961) et du «Prélude» de Lohengrin (composé entre 1846 et 1848) joués l’un après l’autre – sans interruption. A la toile bruitiste de Ligeti (une myriade de sons infinitésimaux) répond une ligne souple et éthérée dans le «Prélude» de Lohengrin. Les cordes sont soyeuses, d’une beauté à couper le souffle. A l’inverse, la 4e Symphonie en la mineur de Sibelius, écrite en 1910 et 1911, commence dans le registre grave. Les violoncelles et contrebasses s’ébrouent dans les profondeurs, puis l’architecture symphonique – très complexe! – s’organise sur des motifs parcellaires. Les cordes sont ici mordorées, ce qui n’empêche pas les textures d’être claires et transparentes mêmes dans les passages les plus sombres (le très beau mouvement lent).

Dans Jeux de Debussy, un «Poème dansé» composé en 1912 pour les Ballets russes (dont l’argument évoque une partie de tennis), Simon Rattle fait ressortir la modernité de l’œuvre. L’écriture en est extrêmement fragmentée. Il ne s’éparpille pas dans les détails tout en conservant une vision d’ensemble. La légèreté, l’agilité et la gourmandise du son en font une grande interprétation. Dans la 2e Suite tirée de Daphnis et Chloé de Ravel, le geste se fait plus ample, afin d’épouser les courbes sensuelles de cette musique. On a connu des interprétations plus animales, mais Simon Rattle fait resplendir tous les pupitres de l’orchestre, notamment le grand solo de flûte (joué par Andreas Blau). Le public exulte après le grand éclat final sans pour autant accorder une standing ovation.