Roman

Une paire de chaussures de sport raconte la fin de l’Empire soviétique

A Kiev, dans le parc de la Victoire, se nouent trafics criminels et destins individuels. Un récit passionnant d’Alexeï Nikitine

Kiev, au milieu des années 1980: l’URSS n’a plus longtemps à vivre mais très peu s’en doutent. Dans le parc de la Victoire, la fartovska va bon train: l’endroit est un immense supermarché clandestin où les revendeurs fourguent aux chalands les biens de consommation occidentaux. Au bout du parc se trouve le quartier du Komsomol, l’organisation de la jeunesse communiste, et un peu plus loin, vers le fleuve, un ancien village de pêcheurs, aujourd’hui résidence de la nomenklatura.

C’est dans ce périmètre que se joue le roman touffu et formidablement attachant d’Alexeï Nikitine. Ce physicien est né à Kiev en 1967, on sent bien qu’il entretient un rapport organique avec sa ville. Le personnage central de Victory Park, l’étudiant Pelikan, au seuil de sa vie d’adulte, lui doit certainement beaucoup, et la galerie de figures pittoresques doit sortir de ses souvenirs de jeunesse. Le parc est le nœud stratégique de ce livre complexe, tout s’y déroule, excepté une parenthèse estivale et archéologique au bord de la mer Noire.

Afghanistan

En ce matin de printemps, Pelikan a un souci: trouver d’ici le soir un cadeau d’anniversaire pour la belle Ira. Par bonheur, il croise cette crapule de Vilia, le sosie du chanteur et acteur Boïarski, qui cherche justement à vendre une paire de Pumas rouges pointure 36. Suivez ces chaussures, c’est sur leurs traces que vont se nouer de très nombreuses destinées, le temps de trois saisons, jusqu’à ce que Pelikan parte faire son service en Afghanistan à l’automne. D’ici y aura des morts, des amours et toutes sortes de manœuvres policières, politiques, économiques.

Arbres

Chacun tente de défendre sa place, son avancement, ses privilèges, beaucoup tremblent d’être découverts, dénoncés, relégués, évincés. Nikitine construit son labyrinthe avec une jubilation perceptible, on comprend peu à peu quels enjeux se jouent sous les arbres du parc, on souffre de voir l’étau de l’injustice se refermer sur des innocents, on jubile de voir les machiavéliques tomber sur plus malin qu’eux.

Ce fond de dérision est éclairé par des bouffées affectueuses très russes: les êtres les plus sordides ont des sursauts d’humanité. Et même les digressions historiques et politiques s’inscrivent sans heurt dans cette trame compliquée qui dévoile les absurdités d’un système en décomposition.

Et un directeur, qu’est-ce qu’il fait? Il a juste besoin de savoir avec qui se saouler et où signer.

Makhno

A partir de la figure sympathique de Pelikan, Nikitine tisse sa toile. Son copain Ivan Baguila mène au fabuleux grand-père Maxime, un «Vieux», qui avait le don de voir l’avenir de façon extrêmement convaincante. Il l’a perdu avec l’âge mais le prestige lui en est resté et protège encore sa famille. Il est aussi un monument d’histoire, lui qui, en 1917, a combattu avec le libertaire Makhno, contre l’armée blanche et contre les bolcheviks, et qui a survécu à la prison et aux camps.

La leçon de stratégie individuelle qu’il donne à son petit-fils est un des grands moments du livre. Le père de Baguila, lui, est parti travailler là où se construit l’avenir, loin des intrigues délétères du pouvoir et des petits chefs: dans les vastes territoires du Grand Nord. Quand Pelikan et le jeune Baguila risqueront gros, victimes de rivalités qui les dépassent, c’est aussi là qu’Ivan cherchera le salut.

La Russie ne peut pas vivre selon des règles. Ni les siennes ni celles de n’importe qui d’autre. Elle ne l’a jamais fait et ce n’est pas maintenant qu’elle va commencer.

Revendeurs

En dehors des mères de famille avec poussettes, la faune qui hante le parc est peu ragoûtante: des revendeurs à la solde d’un plus grand, Alabama, lui-même à la merci de plus puissants; les flics qui les rançonnent; des «Afghans», gamins revenus de la guerre détruits, alcooliques et toxicomanes; des alcooliques ordinaires mendiant leur ration; des sbires du KGB, quand le trafic évolue vers des marchés plus rentables telle celui de l’héroïne. Victory Park, c’est la fin de l’Empire, chacun cherche à sauver sa peau. Les ménagères font la queue. Les fonctionnaires s’occupent à être inactifs. Les plans échouent. On mange et on boit beaucoup, on couche aussi, mais avec moins d’acharnement, on organise des beuveries.

Et dans un abri souterrain qui date de la dernière guerre, une petite troupe disciplinée se réunit devant le drapeau soviétique, sous la direction de Kalach, un ancien d’Afghanistan qui cherche à rétablir par les armes, le communisme dans sa pureté originelle. On voit aussi passer quelques héros sincères du socialisme, ils finiront broyés.

Viktory Park peut se lire comme une intrigue policière, un roman historique et de société, mais aussi comme le roman de formation d’un jeune homme qui comprend mieux les mathématiques que le monde qui l’entoure.


Alexeï Nikitine, «Victory Park», trad. d’Anne-Marie Tatsis-Botton, Noir sur Blanc, 444 p.

Publicité