Le Festival de Cannes aura tenu son pari d’être la première grande manifestation internationale à avoir eu lieu dans une configuration normale – sans limite de jauge – depuis le début de la pandémie. Et pour bien marquer le territoire face aux concurrents directs que sont en septembre les festivals de Toronto et de Venise, la sélection officielle a été revue à la hausse, avec 24 longs métrages en compétition et la création d’une nouvelle section, Cannes Première, destinée à accueillir les films de cinéastes amis (Mathieu Amalric, Arnaud Desplechin, Marco Bellocchio ou encore Hong Sang-soo) mais qui n’avaient pas forcément leur place dans la course à la Palme d'or.

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Pour le directeur artistique Thierry Frémaux, l’équilibre a été périlleux entre les films prêts en 2020 mais qui ont préféré attendre (ceux notamment de Kirill Serebrennikov, Apichatpong Weerasethakul, Nanni Moretti, Wes Anderson et Leos Carax) et les nouvelles propositions, comme Les Intranquilles, de Joachim Lafosse, qui aura été le seul titre véritablement ancré dans cette année 2020 si particulière, avec des masques et des mentions au covid dans le récit, même si le sujet n’est pas le virus.

Surpondération française

De cette surabondance de titres est venue une déception. Vingt-quatre films en lice pour la Palme d'or, c’est trop, et certains n’ont pas tenu leur rang. De manière globale, la compétition 2021 souffre de la comparaison avec une édition 2019 qui était généreuse en œuvres majeures, à l’image de Parasite (Bong Joon-ho), Douleur et gloire (Pedro Almodóvar), Les Misérables (Ladj Ly), Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma), It Must Be Heaven (Elia Suleiman) ou Roubaix, une lumière (Arnaud Desplechin). Une surpondération française, avec huit titres en concours si on compte le Benedetta du Néerlandais Paul Verhoeven, a de même donné l’impression d’une sélection à l’équilibre global instable.

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Déception aussi du côté de la présence féminine avec seulement quatre réalisatrices en compétition, soit le même nombre qu’en 2019 pour une grille qui comptait trois films de moins. Le jury était par contre composé de cinq femmes (Mati Diop, Jessica Hausner, Maggie Gyllenhaal, Mélanie Laurent et Mylène Farmer) et quatre hommes (Kleber Mendonça Filho, Tahar Rahim, Song Kang-ho et le président Spike Lee). On ne sait pas à quel point celles-ci auront influé sur le palmarès, mais toujours est-il que la Palme d'or récompense pour la deuxième fois seulement une femme. Vingt-huit ans après Jane Campion et sa sublime Leçon de piano, la Française Julia Ducournau a été sacrée pour Titane, un film choc qui a divisé la Croisette.

Enceinte d’une voiture

Racontant l’histoire d’une jeune femme qui va tuer sauvagement beaucoup de monde, tomber enceinte d’une voiture et se faire passer pour un garçon disparu alors que son corps suinte l’huile de moteur noirâtre, Titane est un film narrativement et esthétiquement radical, sans concession. Mais c’est aussi, hélas, un film qui ne dit pas grand-chose sur le monde et s’apparente plus à un exercice de style prétentieux qu’à un grand film qui marquera l’histoire. Dommage que le jury ait choisi de récompenser une œuvre qui mise tout sur la provocation facile. Titane est sorti dans les salles romandes mercredi dernier, nul doute que cette Palme va doper sa fréquentation. Mais comme ce fut le cas à Cannes, certains spectateurs quitteront probablement la salle en cours de projection.

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Comme pour compenser cette décision, le Grand Prix et le Prix du jury récompensent non pas deux, mais quatre films. Là encore, on a de quoi être surpris, à l’image d’une soirée de clôture étrange, qui a vu Spike Lee commencer par annoncer d’emblée la Palme d'or, avant d’être repris in extremis par la maîtresse de cérémonie Doria Tillier. Ces doubles prix affaiblissent les lauréats: Apichatpong Weerasethakul pour son sublime Memoria et Asghar Farhadi pour son solide Un Héros auraient mérité de figurer au palmarès en solo.

Pour le reste, rien à redire. Saluer l’art de la mise en scène du précieux Leos Carax (Annette), comme valider l’interprétation de la Norvégienne Renate Reinsve (Julie en 12 chapitres) et de l’Américain Caleb Landry Jones (Nitram), est tout ce qu’il y a de plus logique. Idem avec le Prix du scénario, décerné aux Japonais Ryusuke Hamaguchi et Takamasa Oe pour la manière dont ils ont transcendé avec Drive my Car une courte nouvelle d’Haruki Murakami.


Le palmarès du 74e Festival de Cannes

Palme d’or: Titane, de Julia Ducournau.

Grand Prix ex aequo: Un héros, d’Asghar Farhadi, et Compartment No 6, de Juho Kuosmanen.

Prix de la mise en scène: Leos Carax pour Annette.

Interprétation masculine: Caleb Landry Jones dans Nitram, de Justin Kurzel.

Interprétation féminine: Renate Reinsve dans Julie (en 12 chapitres), de Joachim Trier.

Prix du scénario: Ryusuke Hamaguchi et Takamasa Oe pour Drive my Car.

Prix du jury ex aequo: Le Genou d’Ahed, de Nadav Lapid, et Memoria, d’Apichatpong Weerasethakul.