Spectacle

Une «Panne» magistrale signée Valentin Rossier

L’acteur genevois entraîne un quatuor formidable dans la souricière de Friedrich Dürrenmatt. Ce tableau d’une exécution fascine au Théâtre de l’Orangerie à Genève

Le dos au mur, le peloton d’exécution devant vous, vous êtes pris d’un fou rire. Vous n’y croyez pas. Ou vous y croyez trop et votre sort vous indiffère soudain. Vous vous exclamez alors: «Ça, c’est une soirée!» C’est ce que lâche Valentin Rossier alias Alfredo Traps au bout du bar qui coupe en diagonale la scène de l’Orangerie, à Genève. A l’autre extrémité, un quatuor de tordus le considère, la moue consternée. On est dans le vif de La Panne, ce roman en forme de noeud coulant signé Friedrich Dürrenmatt, adapté et monté par Valentin Rossier. Ce spectacle est une souricière: on est pris et on jouit d’être pris.

Y aurait-il en chacun un Traps qui sommeille? C’est ce que suggère Dürrenmatt en 1956. L’écrivain a 35 ans, il connaît le succès au théâtre, il refuse de jouer les prêcheurs, revendique le droit de n’être dupe de rien et s’amuse à l’idée qu’une panne puisse déclencher un engrenage fatal, comme s’il y avait encore un Dieu pour régir tout cela. Il jette donc son Traps et sa Studebaker rutilante au milieu de nulle part. La belle mécanique s’enraie. Le conducteur cherche asile. Un vieillard l’accueille. C’est un juge à la retraite. Mais c’est l’heure du souper.

A l’Orangerie, pas d’escargot comme chez ce gourmand de Dürrenmatt, mais du malt à gogo, le long d’un bar où s’engluent le juge momifié, un procureur et un avocat eux aussi retirés des affaires. Alfredo possède ici le charme vague de ceux qui ont un peu réussi dans la vie. Mais ses hôtes lui proposent de participer à leur jeu favori: un procès où chacun a son rôle. «Vous feriez bien le coupable, non?»

Des juges dans le formol

La beauté du spectacle est d’abord atmosphérique. Valentin Rossier tient le pinceau, empruntant sa palette à Edward Hopper – pour le temps suspendu – et à George Grosz, pour la férocité du trait. Chaque personnage est une figure d’épouvante. A main droite, Armen Godel, magnétique en petit juge, se donne un air bonhomme à la Sepp Blatter, un grand vide dans les yeux. Accoudé au zinc, Christian Gregori épate en avocat à la compassion douteuse, tout comme Gilles Tschudi, procureur à l’onctuosité vipérine. Au milieu de ces rassis, passe une entraîneuse (Barbara Baker), aux allures d’amuse-bouche. Ces gens-là cuvent dans leur cynisme, dégourdis parfois par des bouffées de rock sorties d’un juke-box- formidables arrangements d’Andrès Garcia.

Des acteurs cotonneux au diapason

Valentin Rossier maîtrise cet art: faire de chaque spectacle une capsule, un monde soumis à une loi de la gravitation particulière, à une horloge intime, à des oscillations souterraines. Au printemps, il montait au Théâtre du Grütli Le Silence et Le Mensonge de Nathalie Sarraute, miniatures géniales qui mettent au jour les failles du langage courant, en débusquent la violence latente. L’auteur du Planétarium écrit au même moment que Dürrenmatt. Leur écriture n’a rien à voir. Mais l’une et l’autre reflètent un soupçon: le vernis de la langue comme du rôle social est douteux. La fausse monnaie pullule.

Dans les deux cas, la rhétorique est un trompe-l’oeil. Le plaisir du texte consiste à suggérer l’envers, c’est-à-dire la doublure de cette parole. Le pouvoir de fascination qu’exerce cette Panne tient à ça, justement, à une communauté de jeu, façon d’être cotonneux – et cauteleux – ensemble, de barboter dans le marécage. Mais voici qu’Armen Godel prononce le jugement, qu’il se saisit d’un micro pathétique pour proférer ces mots: «Une justice grotesque, fantasque, à la retraite, mais qui n’en est pas moins la Justice, au nom de laquelle le très cher Alfredo est condamné, à présent, à la peine de mort…»

Au dixième verre de malt, flottant dans une désespérance euphorique, Valentin Rossier chavire alors d’un convive à l’autre, pose un baiser sur un front, titube vers la porte de sortie, tendue de pourpre. Dans le roman, Traps se pend. Ici, il glisse vers la trappe dans une béatitude éméchée. Pas de révolte, non. Mais un désenchantement, qui est la buée de notre époque. Monte soudain, bouleversant, Una furtiva lagrima de Donizzetti. C’est ce qui reste quand tout flanche.


La Panne, Genève, Théâtre de l’Orangerie, jusqu’au 10 juillet; rens. www.theatreorangerie, ch

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