Quand Reinhard Goebel empoigne une Passion de Bach, il ne fait pas les choses à moitié. Forte personnalité, tempérament sanguin, l’ancien violoniste baroque dirige à grands gestes. Vendredi soir à la cathédrale de Lausanne, le public était venu nombreux pour l’écouter à la tête du célèbre Tölzer Knabenchor (formé de voix de garçons et de jeunes voix d’adultes masculins) et de la Hofkapelle de Munich dans la magnifique Passion selon saint Matthieu.

Rien dans le chœur introductif, Reinhard Goebel adopte un tempo enlevé. Il y a là une énergie, une sorte de rage pour mettre en lumière ce cri du cœur qu’est la Passion. On se croirait presque dans le début de la Saint Jean (plus dramatique), et l’on frôle l’excès. Mais les voix du Tölzer Knabenchor sont admirables, et on est saisi par la ferveur des jeunes choristes au service d’une vision ô combien brûlante de la musique de Bach.

Une lecture très dense

Pas une minute de répit, donc, au fil d’une lecture extrêmement dense. Le caractère dansant de certaines pièces émerge magnifiquement sous la baguette de Reinhard Goebel. Le refus du beau son, la volonté de mettre en avant les aspérités de cette Passion rappellent quelque peu l'esthétique des premiers ensembles baroques il y a trente ou quarante ans; c’est frappant dans «Blute nur, du liebes Herz!» où l’accompagnement aux cordes est un peu corrosif. D’autres passages sont merveilleusement animés, notamment quand les chœurs clament «Sind Blitze, sind Donner» à la fin de la première partie, juste après un duo pour soprano et alto.

Cette esthétique a ses limites dans la mesure où le chef pourrait davantage relâcher la bride par moments. Cette tension permanente – celle d’un musicien, et non d’un chanteur – fait que les solistes vocaux courent un peu derrière sa baguette. L'«Erbarme dich» est décidément trop rapide, avec un solo de violon qui file à toute allure sur un tapis de pizzicati, là où la musique pourrait respirer plus amplement («Aus Liebe» étant aussi un peu précipité). Pourtant, Reinhard Goebel sait ralentir l’influx pour certains chorals, et sa façon de faire avancer le discours fait qu’on ne s’ennuie pas un instant. L’accompagnement instrumental a beau être approximatif par moments, la musicalité est au rendez-vous.

Voix solistes de qualité

Marcel Beekman (l’Evangéliste) chante avec beaucoup de clarté, tandis que la basse Raimund Nolte apporte de l’assise et une très belle étoffe à Jésus. On apprécie aussi le jeune ténor Benedikt Kristjansson, lyrique, éloquent, et la basse Stephan MacLeod, musicalement investie. Les solistes tirés du Tölzer Knabenchor sont remarquables. Laurenz Ströbl, garçon à la voix d’alto, se distingue par un timbre étonnant, rond, pas du tout maigre, aux graves parfois comparables à une mezzo féminine! Le jeune soprano Elias Mädler s’est montré de qualité lui aussi (en dépit de difficultés dans le haut du spectre). Une Passion pleine de ferveur, donc, que le public a abondamment applaudie, séduit par des voix d’exception.


Festival Bach de Lausanne, jusqu’au 27 novembre. www.festivalbach.ch