Pour apprécier tout ce qu'apporte l'exposition de Fabienne Verdier (Galerie Alice Pauli à Lausanne) à la peinture, il est bon de connaître sa première vie. Mais il ne faudrait pas en faire trop cas. Il ne faudrait pas le savoir. Tant on l'attend sur cette expérience antérieure, alors qu'elle est en train de basculer vers quelque chose de plus vaste.

Elle est calligraphe. Formée par les derniers grands maîtres des idéogrammes orientaux. Une initiation de dix ans en Chine, qui fut une véritable épopée et qu'elle a racontée dans Passagère du silence (Albin Michel). De cet héritage, et dépassant même ses vieux maîtres, elle a fait aussi un livre d'art, L'Unique Trait de pinceau (Albin Michel).

Mais à partir de cet acquis, avec cette assise durement et patiemment construite, la quarantaine atteinte – elle est née en 1962 à Paris –, elle réinvestit maintenant la peinture occidentale. En lui insufflant les apports enrichissants emmagasinés en Extrême-Orient. A l'invite aussi de la galeriste Alice Pauli, qui l'a sollicitée et poussée dans cette évolution. «Un défi extraordinaire à relever», avoue Fabienne Verdier lorsqu'elle découvre que la galeriste lausannoise et s'est intéressée à des artistes comme Mark Tobey, Pierre Soulages, Julius Bissier en particulier, et qu'elle réalise la quête d'intériorité menée par celui-ci. «C'est quelqu'un dont je me sens très proche.»

Elle épluche ses catalogues, relit son journal et se plaît à le citer lorsqu'il dit: «Il faut s'enfermer pour maintenir à distance toute distraction et ne suivre que ses intuitions les plus intimes. Il faut être moine et honnête, consumer sa vie dans ce qu'elle a d'originel et d'inné.» Et reconnaît qu'elle «a retrouvé dans ce peintre une fraternité d'ascèse intérieure, de préparation de l'être avant l'acte de peindre, de démarche spirituelle très profonde». «Bissier témoigne exactement de ce que la pratique du dessin chinois m'a enseigné: qu'il faut un abandon de soi au service d'une fusion cosmique.»

Fabienne Verdier évoque alors les exigences de son maître Huang Yuan qui la poussera à faire passer dans son trait de pinceau non seulement la sensation de la sève qui irrigue le brin d'herbe, celle de la moelle qui est mouvement à l'intérieur de l'os, mais encore à comprendre réellement l'ossature et la chair qui l'entoure. Les leçons ont porté. Ce trait est désormais à la fois souple et ferme, léger autant qu'appuyé, transparent et opaque, structure et texture. L'artiste est devenue le brin d'herbe. Et parmi la trentaine de peintures présentées à la galerie Alice Pauli, les deux séries de plus petites toiles consacrées aux Feuilles d'eau restituent leurs plus infimes vibrations. D'un seul élan, le pinceau a tracé les deux pans de la feuille, l'abandon de son mouvement au vent, l'humidité retenue par un évasement de la gaine, et a suggéré le tissu fibreux de la tige.

Le résultat, cependant, n'est jamais garanti d'avance. L'artiste explique la multitude d'exigences que cela sous-entend: perception de l'alchimie de la matière, sensibilité à la vie de l'encre, de la peinture, assimilation des forces extérieures, intériorisation, maîtrise de la surprise. Cela sous-entend encore une mise en condition, une obstination, un véritable travail d'ascèse, des déceptions aussi. «Mais à un moment, se produit une transcendance. Il y a oubli de soi, oubli de tout. Et on se retrouve en accord avec les grands principes de l'univers. Les éléments que vous employez, se concrétisent alors en une sorte de fulgurance que vous avez su saisir et qui incarne la vie. Je suis émerveillée quand tout à coup ce miracle s'opère et toute ma vie, j'essayerai de rechercher cet axe de vérité, cette authenticité pure qui me dépasse, qui nous dépasse. C'est une offrande, une qualité d'offrande que j'aimerais faire au spectateur.»

Au-delà de l'adresse au particulier, Fabienne Verdier a conscience d'apporter sa contribution à la marche de la peinture elle-même. Lors de la préparation de son exposition lausannoise, elle s'est lancée dans tout un travail de relecture de créateurs comme Robert Motherwell – retrouvant les idéogrammes chinois dont l'Américain s'était inspiré –, de créateurs comme Mark Rothko, «qui a cherché toute sa vie à donner une ossature au néant». Elle a revisité les aspirations de ces grands artistes de la peinture abstraite. Et a constaté, finalement, qu'ils se laissaient surtout guider par une intuition, se laissaient porter par le hasard. «D'une certaine façon, je partage avec eux cet «abandon de soi au service de la fusion cosmique» dont a parlé Jackson Pollock, mais en même temps je ne fonctionne plus, par mon apprentissage extrême-oriental, à leur manière. Je ne verse pas dans leur abstraction lyrique mais dans ce que j'appelle une abstraction spontanée, maîtrisée toutefois, ou si l'on veut dans un souffle d'esprit, ce qui souligne la dimension spirituelle de ma quête.»

Il ne faut pas la pousser beaucoup d'ailleurs pour qu'elle concède aborder maintenant la couleur d'une façon presque sacrée. Et lorsqu'on fait allusion à tel rouge proprement chinois, elle relève qu'il pourrait tout aussi bien parer la robe d'une Vierge à l'enfant médiévale. «J'ai toujours été fascinée par les primitifs flamands et italiens, par leurs glacis, la profondeur de ceux-ci, leurs lumières, que je m'efforce de restituer en y ajoutant ce que les Chinois m'ont enseigné. J'ouvre ainsi un nouveau champ d'expériences émotionnelles.» Dans les couches très délicates de ses fonds, travaillés par superpositions de fines couches, viennent en effet se mêler des sensations plus minérales. «Parce que nous venons tous du minéral, rappelle-t-elle. Et le fait que le souffle de vie rencontre le chemin du minéral, je trouve cela d'une grande émotion.»

Fabienne Verdier. Abstraction spontanée, peintures récentes. Galerie Alice Pauli (rue du Port-Franc 9, Lausanne, tél. 021/312 87 62, http://www.galeriealicepauli.ch). Ma-ve 9-12 h 30 et 14-18 h 30, sa 10-12 h 30 et 14-17 h 30. Jusqu'au 30 avril.