On conviendra qu’il faut un certain courage philosophique pour s’attaquer à un sujet tel que l’amour, même sous la forme d’une «très brève introduction», comme le dit le sous-titre du livre. Le philosophe canadien d’origine suisse Ronald de Sousa s’intéresse par ailleurs depuis longtemps à la rationalité des émotions. Mais justement, l’idée est ici que l’amour est plus qu’une émotion, et que nos conceptions le concernant sont profondément irrationnelles.

Echec

Mais alors, qu’est-il? «Il est avant tout le fruit du hasard — proximité, antériorité de la rencontre, comptabilité entre phéromones, influences génétiques et divers accidents relevant du goût, du transfert et de l’habitude», dit-il à mi-parcours, nous laissant sciemment dans le brouillard. Plus loin, après s’être interrogé sur ce que les sciences pourraient bien avoir à nous dire sur l’amour, il est sur le point de capituler: «Il semble que nos efforts pour donner un sens à l’amour soient voués à l’échec».

Multiculturalisme

Ce sentiment d’insaisissable ne le quittera plus (ni son lecteur, qui reste décontenancé par tant de chemins qui ne mènent nulle part) – mais de Sousa tirera argument de ces impasses mêmes pour plaider, in fine, en faveur d’une forme de «multiculturalisme amoureux», qui ne préjugerait d’aucune forme privilégiée d’amour. Car s’il est une thèse qui se dégage quand même du livre, c’est que les conceptions véhiculées par la littérature, la philosophie ou le sens commun sont toutes idéologiques, hautement liées à des contextes et à ce titre, illusoires; la vraie utopie amoureuse serait donc de pouvoir s’en débarrasser.

Papilloner

La clef du livre nous est livrée lorsque l’auteur compare sa démarche à celle du botaniste constituant son herbier, récoltant mille et une observations puisées à des sources transdisciplinaires, pour les relativiser toutes. Là, on comprend que l’auteur ne réfléchit pas dans une perspective systématique, qu’il se promène et papillonne, au gré de ses inspirations. Mais du coup, le reproche qu’il adresse aux théories amoureuses se retourne contre lui: car à flâner ainsi, le risque est grand de ne ramasser que ce qui lui plaît, et donc de faire de l’idéologie sans le savoir. Sous couvert de neutralité mâtinée d’analyse conceptuelle, il défend et illustre, en fait, ses propres préjugés.

Incompétentes

Ainsi par exemple, fort de citations de Shakespeare et d’expériences de bon sens, il affirme comme une évidence que désirer, c’est vouloir combler une absence. C’est là tout simplement passer sous silence toute une puissante tradition philosophique qui, depuis Spinoza et à l’encontre de cette prétendue vérité d’évidence, pense au contraire le désir comme une puissance d’être; non comme manque ou mutilation, mais comme force d’existence qui crée elle-même la désidérabilité des objets. Autre source d’étonnement: le désintérêt de l’auteur pour le point de vue féminin sur l’amour: les seules femmes mentionnées semblent bien incompétentes, si l’on juge par ce que de Sousa en cite (les Ecossaises et les Anglaises)…

Sous-main

C’est là une tare générale de la philosophie populaire, telle qu’on la pratique en francophonie ou dans les pays anglo-saxons: sous prétexte de se fonder sur quelques évidences d’expérience (laquelle? de qui?) tout en se targuant d’aller au-delà des simples apparences, elle diffuse en sous-main des poncifs qui n’ont pas plus de validité que ce qu’elle dénonce.

Intuitions

Ses défenseurs pourront dire avec raison que de Sousa nous propose là une promenade, pas une théorie; une «très brève introduction», pas un traité. Et que le livre regorge malgré tout de mille intuitions éclairantes sur un sujet évidemment fort complexe. Soit, qu’ils se promènent. Qu’ils ne croient pas toutefois pouvoir se rapprocher le moins du monde du but que ce que livre promet pourtant, mieux comprendre l’amour.


L’Amour. Une très brève introduction, Ronald de Sousa, trad. de l’anglais de Patrick Hersant, Genève, éditions Markus Haller, 223 p.