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«Une photographie seule ne fait pas sens»

Depuis quarante ans, le collectif Interfoto nourrit la presse de gauche et syndicale. Exposition au Centre de la photographie de Genève

«Une photographie seule ne fait pas sens»

Images Depuis quarante ans, le collectif Interfoto nourrit la presse de gauche et syndicale

Une exposition au Centre de la photographie de Genève retrace ce travail de groupe

Demander à rencontrer un représentant de l’agence Interfoto, à l’occasion de l’exposition du Centre de la photographie de Genève (CPG), relève presque d’une sorte de sacrilège, tant les membres ont le sens du collectif précieux. Ils viendront donc à deux: Jacques Saugy et Riccardo Willig. Le duo a rejoint le groupe une année environ après sa création il y a quarante ans. Sur les murs du CPG se déroule son histoire et une certaine histoire genevoise.

Il y a les livres d’abord, à consulter et dont une dizaine de tirages par titre ont été méticuleusement sélectionnés par Joerg Bader, directeur des lieux. Vivent les Grottes, sur le quartier résistant de Genève où tout a commencé, Les Coulisses du travail, Saisons sans fin ou encore Périphéries. Ce qui aliène l’humain y est dénoncé: travail à la chaîne, architecture oppressante, exclusion des étrangers… Mais le regard est tendre, l’humour affleure. Le digest de Joerg Bader noircit le trait, créant des séries à forte puissance évocatrice. Des Contes de la ville quotidienne, il extrait les images de foule – visite sanitaire des saisonniers à la gare Cornavin, piscine bondée, queues de caddies aux caisses des supermarchés – et celles de vide; Genève semble devenue une mégalopole étouffante. Des Suisses censés montrer la multiculturalité, il garde les vieux Blancs à l’air revêche.

Les couvertures de journaux tapissent un mur entier. Fournir à bas prix des clichés à la presse syndicale et de gauche, aux mouvements de lutte, c’est la raison d’être première d’Interfoto. 10 000 images ont été publiées en quatre décennies, dans 80 titres réguliers: Le Cheminot, Le Drapeau rouge, Le Courrier ou encore Les Syndicats libres. Beaucoup ont disparu aujourd’hui. Une vitrine montre des «reprises» inattendues: une photographie éditée par la Société suisse des entrepreneurs, une autre redessinée par une bédéaste française. Un diaporama concocté pour la Nuit des images 2013 du Musée de l’Elysée présente des vues de nuit, sur une musique d’Yves Cerf, ex-membre du groupe. Où l’agence oublie un instant sa militance pour verser dans la poésie. Depuis 1975, une vingtaine de photographes ont travaillé pour Interfoto, produisant 150 000 clichés argentiques en noir et blanc. L’agence compte aujourd’hui six membres. Rencontre avec un tiers de son âme.

Le Temps: Dans quel contexte est née Interfoto?

Riccardo Willig: Trois photographes et une sérigraphiste ont souhaité créer une agence proche des milieux de lutte du quartier des Grottes menacé de destruction, du monde du travail et syndical. Ils pensaient en vivre au départ mais ont rapidement compris que ce serait illusoire. Très vite, d’autres membres les ont rejoints, via la librairie «Que faire?», toujours aux Grottes. L’idée était de mettre des photographies au service des syndicats, des mouvements de lutte, ouvrière, antinucléaire, etc. Personne n’a jamais été rémunéré mais nous avons toujours exigé que nos images soient payées. C’était hyper bon marché, plus ou moins à prix coûtant, ce qui nous a parfois été reproché par les professionnels.

– Pourquoi travailler de manière anonyme?

R. W.: Tout le monde avait un emploi à côté et le travail de prise de vue, de développement, d’archivage était fait un peu par chacun. Nous ne l’avons pas vraiment décidé, c’était plus ou moins inconscient. On baignait dans cette utopie de former un grand ensemble et de ne pas mettre l’individu en avant.

Jacques Saugy: Une image ne doit pas être signée car nous partons de l’individu pour créer une œuvre collective. Une photographie ne fait pas sens seule, mais dans une série. Nous nous sommes inspirés du modèle de Photolib, à Lausanne. Nous voulions être au service des travailleurs en lutte, même pas des syndicats mais des groupes dissidents à l’intérieur des syndicats. Puis nous nous sommes ouverts peu à peu à l’ensemble de la gauche.

– L’exposition montre un travail plutôt uniforme. Le résultat d’un regard commun?

R. W.: Avec l’argentique, on étalait les images sur la table et tout le monde voyait le travail de tout le monde. C’est un enrichissement mutuel et cela forge le regard.

– Pourquoi avoir commencé à publier des livres?

J. S.: Lorsqu’on fournit une photographie, elle est légendée par d’autres et accompagnée d’un texte qui l’oriente d’une manière qui ne nous plaît pas toujours. Les livres permettent de raconter à notre façon. Nous avons eu beaucoup de discussions sur la nécessité de continuer ou non le travail d’agence. 75% des journaux présentés sur ce mur ont disparu aujourd’hui, faute de moyens, or ils étaient de vrais titres de débat et de réflexion, sur le travail social notamment. L’agence occupait la majeure partie de notre temps au départ et jusqu’au milieu des années 1990. Puis cela a commencé à chuter et il n’y a quasiment plus de commandes depuis 8-9 ans.

– Comment l’expliquez-vous?

R. W.: Le passage à la couleur, que nous n’avons pas suivi, la professionnalisation des journaux syndicaux, qui travaillent désormais avec des agences comme Keystone, la mort de nombreux titres, le recul de la lutte syndicale et de la gauche. Pourtant, les conditions de travail semblent toujours plus précarisées.

– Vous devriez être d’autant plus utiles alors.

J. S.: Nous avons beaucoup montré l’aliénation, la solitude, etc. Aujourd’hui, les revues syndicales présentent des gens heureux au travail et des dirigeants syndicaux qui se mettent en avant. L’idée est peut-être qu’il ne faut pas déprimer les troupes.

– Quelle évolution avez-vous constatée dans le monde du travail en quarante ans?

R. W.: Nous avons été très présents dans ce monde jusqu’aux années 1980, puis il y a eu quelques incursions dans l’hôtellerie ou la métallurgie bâloise par exemple. Il est extrêmement difficile de se faire ouvrir les portes des usines. Nous n’avons plus la feinte des concours, comme celui que finançait UBS chaque année et qui nous a ouvert de nombreux lieux. Du coup, notre travail s’est tourné vers la rue et la vie quotidienne, abordant toujours les thèmes de la misère, de la précarité, du métro-boulot-dodo ou de l’exclusion des étrangers. Nos photographies sont un peu datées mais les problèmes sont toujours là.

J. S.: Cela alimente une certaine révolte qui donne de l’énergie.

– Vous assumez votre subjectivité mais faites des reportages. Comment vous considérez-vous: photojournalistes, photographes engagés?

R. W.: Nous ne sommes pas des photojournalistes car notre travail n’est pas descriptif. Et puis nous ne sommes pas des professionnels. Nous nous sommes formés sur le tas et avons un travail à côté, pour beaucoup à temps partiel. J’étais caméraman à la télévision suisse, Jacques est psychologue, comme deux autres membres. Il y a aussi une traductrice et un ingénieur.

– Quid d’Interfoto aujourd’hui?

J. S.: Nous avons rangé nos affaires il y a deux ans, poussés par une étudiante qui faisait un travail sur nous. Nous mettons de l’ordre dans nos archives et continuons à déjeuner ensemble chaque jeudi. On poursuit la photographie de manière privée mais le numérique ne permet pas le même échange. Nous n’avons même pas d’ordinateur au local.

R. W.: Mais nous savons que si un sujet nous stimule, nous repartirons!

Interfoto, jusqu’au 31 mai au CPG, à Genève. www.cpg.ch

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