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Un extrait du poème Avenidas sur l'immeuble Axel Springer de Berlin, en signe de défense de la liberté artistique. 
© Clemens Bilan

Allemagne

Une poésie peut-elle être coupable de harcèlement sexuel?

Le poème «Avenidas», du Suisse Eugen Gomringer, doit être effacé d’une école de Berlin à cause de son prétendu sexisme. Tollé en Allemagne

C’est l’histoire de quelques mots espagnols, composés en 1951 par le poète helvético-bolivien Eugen Gomringer. Intitulé Avenidas, ce poème lapidaire décrit des avenues, des fleurs, des femmes et un admirateur, de toute évidence masculin, qui contemple le spectacle.

A priori, pas de quoi soulever l’indignation. Le poème, aussi laconique que graphique, dit exactement ceci:

«Des Avenues.

Des avenues et des fleurs.

Des fleurs.

Des fleurs et des femmes.

Des avenues. Des avenues et des femmes.

Des avenues et des fleurs et des femmes et un admirateur.»

Depuis 2011, il décore aussi la façade de la Haute Ecole Alice Salomon qui se dresse aux extrémités est de la ville de Berlin. Un choix décoratif de prime abord flatteur pour un bâtiment sans grande valeur architecturale.

Mais voilà qu’en 2016 un groupe d’étudiants adresse une lettre ouverte au rectorat de l’école exigeant que le poème de Gomringer soit effacé ou du moins remplacé le plus rapidement possible. «Ce poème reproduit non seulement une tradition artistique patriarcale dans laquelle de belles femmes sont des muses utilisées exclusivement pour stimuler la création artistique des hommes, mais il nous rappelle aussi de façon fort désagréable le harcèlement sexuel auquel les femmes sont quotidiennement exposées.»

Pour répondre à la demande des insurgés, l’école finit par mettre en place une votation dans laquelle chaque élève a pu se prononcer sur le sort artistique de la façade du bâtiment. Mardi dernier, le sénat de l’école a prononcé sa décision définitive de remplacer les mots de Gomringer par ceux de la poétesse Barbara Köhler lorsque la façade sera rénovée en automne. Depuis lors, un débat d’ampleur national agite les milieux culturels allemands.

Dans un article paru vendredi dernier dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, la ministre de la Culture allemande Monika Grütters commente la disparition future d’Avenidas de la façade de la Alice Salomon Hochschule. «La leçon que nous avons retirée de nos deux dictatures, rappelle-t-elle, est que la liberté artistique et la liberté d’expression sont toutes deux constitutives de la démocratie.»

Depuis mercredi soir, au nom de la liberté artistique et de la liberté d’expression, le groupe de presse Axel Springer (actionnaire du Temps à travers une coentreprise avec Ringier) illumine l’Avenidas de Gomringer sur le toit de son siège situé en plein centre de Berlin. L’école Alice Salomon est de son côté submergée par les effets produits par sa décision.

«Notre école fut créée en l’honneur de la féministe juive Alice Salomon, explique la porte-parole Susann Richert. Il nous semble en effet peu approprié de la parer d’un poème qui assimile les femmes à des objets.»

Aujourd’hui âgé de 93 ans, le poète Eugen Gomringer semble satisfait des effets produits par son poème en fleurs. «Ça a toujours été mon objectif, confie-t-il à la Süddeutsche Zeitung, que de créer un tel effet avec si peu de mots.»

Assistons-nous à une atteinte contre la liberté artistique ou, au contraire, à une victoire de l’art poétique? Peut-être les deux. Ce qui est certain c’est que les mots de Gomringer, auparavant inscrits sur un mur sans grande visibilité dans les périphéries de la capitale allemande, viennent de trouver une nouvelle place dans l’histoire.

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