«Une reconnaissance qui va plus à l’œuvre qu’à l’écrivain»

Le Temps: Le Prix Nobel de littérature à Patrick Modiano, une bonne nouvelle pour la France?

Dominique Viart: Une excellente nouvelle! D’abord parce que Modiano est un auteur accessible à tous les publics, de tous les milieux, contrairement à Claude Simon, dont le Nobel avait suscité des réserves de la part de la critique française. Ses romans ne présentent aucune difficulté de lecture. Et l’homme est extrêmement discret, réservé – comme Le Clézio d’ailleurs, autre auteur auquel on le compare souvent. La reconnaissance va donc plus à l’œuvre qu’à la personne de l’écrivain. Une autre raison de se réjouir: dans un temps qui est tellement concerné par la mémoire du XXe siècle, l’œuvre de Modiano, obsédée par les zones d’ombre de la guerre et de l’après-guerre, éveille de nombreux échos. Enfin, on ne le dit pas assez, il y a une raison plus intense de se réjouir: c’est un grand inventeur de formes.

– On le décrit pourtant en général comme un auteur classique…

– Sa phrase est simple, courte, c’est vrai, tout à l’opposé des périodes de Claude Simon. Mais l’art de Modiano, c’est justement d’articuler la simplicité syntaxique avec le flou du sens. Par exemple, les noms propres, nombreux chez lui, ne désignent jamais une identité stable. Ce sont des spectres, ils changent de prénom d’un livre à l’autre, ils sont en fuite, incertains. Avec lui, le réel devient conditionnel. Cette amnésie laisse beaucoup de place à la présence fantomatique de la mémoire. Par exemple, dans Dora Bruder, il fait plus que raconter l’histoire, il raconte la récolte des traces, c’est un roman «archéologique». Il ouvre en quelque sorte la voie de démarches comme celle de Pierre Michon dans les Vies minuscules ou de certains historiens.

– On parle beaucoup de la «petite musique» propre à Modiano. Ne risque-t-elle pas de tourner à la rengaine?

– Tout grand écrivain se reconnaît à sa phrase, à son identité textuelle. Les grandes œuvres creusent le même sillon de livre en livre, poursuivent les mêmes fantômes. C’est une quête obstinée, jamais close. C’est un mauvais procès qu’on fait à Modiano. Il ne s’agit pas d’un écrivain qui exploiterait un truc formel vendeur. D’ailleurs, il n’est jamais satisfait et dit ne jamais avoir trouvé de forme accomplie.

– Quelle est sa place dans la littérature française contemporaine?

– Elle est déterminante. Comme Le Clézio – encore un Nobel –, ­Modiano est à la charnière entre la grande période des avant-gardes (Claude Simon, Duras…) et les auteurs contemporains. Il introduit une autre façon d’écrire qui a été creusée depuis. Dans Les Années d’Annie Ernaux, on trouve quelque chose des années 1950-1960, si typiques des romans de Modiano. En même temps, sa place est singulière, on ne peut pas dire qu’il ait des disciples. Il reste dans un isolement relatif.

– Modiano est obsédé par l’Occupation, la collaboration, pourtant, il est né en 1945. D’où vient cette préoccupation?

– Il dit qu’il est né de ces troubles-là et qu’il écrit au passé antérieur à sa naissance. Il est hanté par la figure trouble de son père, juif, probablement mêlé à des affaires de marché noir, proche de la collaboration. Cela laisse des traces. On parle beaucoup de devoir de mémoire. Lui fait plutôt un travail de mémoire, une remise en question des certitudes, labile, fuyante, lancinante. Ce n’est pas une douleur aiguë qui se fait sentir mais elle renaît toujours. Souvent sous une forme allusive. Dans Livret de ­famille, par exemple, il évoque le ghetto de Varsovie, mais sans en avoir l’air, sans jamais prononcer le mot, par un jeu de filigrane. Il se contente de dire, à la fin du passage: «On se serait cru à Varsovie.» Un phénomène de surimpression très discret qui suscite un sentiment d’étrangeté. Il y a quelque chose de Georges Perec chez Modiano qu’il faudrait creuser.

– Vos étudiants sont-ils sensibles à son écriture?

– Oui. Bien que cet univers ne soit plus le leur, il est reproductible à d’autres niveaux. Le monde change vite, et on peut regarder sa propre enfance avec un grand éloignement. Modiano a l’art de superposer les temps, ce qui crée à la fois de la reconnaissance et du flou, comme sur les vieilles photographies. Et sa lecture est hypnotique, elle retient, absorbe et touche.

* Auteur d’une «Anthologie de la littérature française contemporaine» (Armand Colin, 2013).