Sur la couverture, elle se tient fièrement, pipe à la bouche, bras croisés, torse nu. Il faut pourtant attendre la page 50 pour qu’Aline apparaisse dans ce livre à sa mémoire. Quand elle naît en 1920, en Casamance, au sud du Sénégal, «son destin est déjà tracé et comme pour tous les autres rois et reines avant elle, ce ne sera pas une tâche facile». Des reines, il y a en de superbes dans l’histoire de l’Afrique noire, des femmes puissantes, dirigeant des armées, négociant d’égale à égal avec les chefs noirs ou blancs. Leurs hauts faits peuplent l’enfance d’Aline.

La jeune fille, qu’on a surnommée «la Jeanne d’Arc du Sénégal», est moins flamboyante mais elle a joué un rôle important dans la résistance des Diolas de Casamance à l’occupation française. Karine Silla en fait l’héroïne d’un roman basé sur sa vie brève et tragique. «En Afrique, Aline est une figure publique, mais en Europe, elle est méconnue, on n’a pas saisi son importance. Il y avait un devoir de mémoire à remplir.»

Employée comme bonne

Son enfance villageoise est marquée par la domination française, l’abandon des cultures vivrières au profit de l’arachide, le travail forcé. Aline nourrit sa révolte en écoutant les récits de son vieil ami Diacamoune, revenu de la guerre de 14-18, fidèle à la France mais maltraité par l’administration coloniale comme tous les tirailleurs. Pour aider sa famille, incapable de payer l’impôt obligatoire, la toute jeune fille s’engage comme docker à Ziguinchor, puis, les conditions étant vraiment intolérables, elle prend un emploi de bonne dans une famille française à Dakar.

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Karine Silla s’appuie sur ce fait avéré pour mettre en parallèle la trajectoire d’Aline avec celle de son patron. Martin a choisi de faire carrière en Afrique en mémoire de son grand-père, inconsolable d’avoir dû quitter, par convenance sociale, le Sénégal, sa belle concubine et son enfant métis. Martin est le symbole du colon paternaliste, convaincu de sa mission civilisatrice, persuadé de la supériorité intrinsèque des Blancs, empreint de valeurs chrétiennes. Ce n’est pas un mauvais patron, mais comme le déclare Sartre, cité par Karine Silla: «Il n’est pas vrai qu’il y ait de bons colons et d’autres qui soient méchants: il y a des colons, c’est tout.»

Un des amis de Martin, un intellectuel plus clairvoyant, pressent que le système est fondamentalement perverti. Un cousin d’Aline, Benjamin Diatta, choisit de collaborer: convaincu des bienfaits de la domination française, il devient gouverneur de région.

Lutte inégale

A Dakar, en 1940, alors que les alliés britanniques bombardent la ville, Aline commence à entendre des voix qui lui enjoignent de rentrer au pays. Elle est l’envoyée de Dieu, une entité qui parle aux musulmans, aux chrétiens comme aux animistes. Rappeler les Diolas à leurs traditions, telle est sa mission: «Cette terre abrite nos richesses et l’âme de nos ancêtres. Nous lui devons fidélité. Nous devons reprendre le contrôle de notre destinée et refuser son malheur […]».

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Sa première victoire est de faire revenir la pluie en ravivant les rites anciens. A 19 ans, elle est acclamée reine, mais c’est une reine sans autre pouvoir que spirituel. Galvanisée par ses visions, en accord avec les anciens, elle entreprend une lutte inégale contre l’administration coloniale, en revendiquant la non-violence. Sa renommée s’étend rapidement. Son «programme» est simple: elle prêche la désobéissance, le retour aux cultures vivrières, le refus de l’effort de guerre et de l’enrôlement dans l’armée française.

Aline va de village en village, échappant aux troupes lancées pour l’arrêter. Son audience est immense, la répression brutale: villages incendiés, habitants en fuite. Une jeune fille, prise pour elle, est brûlée vive. En 1943, face à ces violences, la reine choisit de se rendre. Elle sera jugée, déportée et mourra en 1944. D’autres prêtresses tenteront de lui succéder mais aucune n’aura son charisme.

Figures paternelles

Karine Silla suit Aline au plus près, lui donnant souvent la parole. Dans un prologue à la fois lyrique et documenté, elle retrace l’histoire tragique des rapports des Diolas de Casamance avec les Blancs, depuis les marchands portugais jusqu’à la colonisation française en passant par le partage de l’Afrique entre les puissances occidentales au Congrès de Berlin en 1885. Son livre est une condamnation globale de l’entreprise coloniale mais il ne cède pas à une diabolisation des individus, dont certains, tel Martin, sont portés par un idéal civilisationnel.

Surtout, la romancière ouvre et conclut le livre par deux hommages à ses pères: celui qui l’a mise au monde, qu’elle n’a pas connu et dont le destin, comme celui de beaucoup de ses semblables, s’est achevé tristement loin de chez lui, et l’homme qui l’a élevée, un intellectuel sénégalais à qui elle doit sa culture historique et politique.


Roman
Karine Silla
Aline et les hommes de guerre
L’Observatoire, 304 p.


Trois citations

«Aline incarne ce que j’aime le plus, le courage, le respect de la nature, le message humaniste. En ces temps troublés, elle incarne un idéal politique de résistance.»
Karine Silla, communication personnelle

«Nous ne sommes pas les maîtres de la Basse-Casamance, nous y sommes seulement tolérés. Il faut que la Casamance ne soit plus une sorte de verrue dans la colonie dont elle devrait être le joyau.»
Le lieutenant-gouverneur, cité p. 47

«N’oublions pas que nous avons dirigé des empires et mené pendant des siècles des stratégies de guerre qui ont, à plusieurs reprises dans l’histoire, chassé les envahisseurs.»
Aline s’adressant aux femmes, p. 242