Une «Rhapsodie satanique» pour remonter aux sources du cinéma

Cinéma. Grâce à la copie couleur miraculeusement retrouvée à la Cinémathèque suisse, on pourra découvrir jeudi soir à la Salle Métropole ce film-opéra de 1915.Le Sinfonietta de Lausanne jouera en direct pendant la projection la partition originale de Pietro Mascagni, immortel compositeur de «Cavalleria Rusticana»

C'est l'histoire d'une superproduction qui aurait pu changer la face du cinéma, mais qui a mystérieusement sombré dans l'oubli. «Fantaisie poétique, picturale, dramatique et musicale», Rapsodia Satanica a été tourné en 1915. Le film affichait une ambition démesurée pour l'époque: mêler la poésie des sentiments et la force de la musique à celles des images, en une sorte d'œuvre d'art totale. C'est ce moment extravagant de l'histoire du cinéma qui sera présenté ce soir à la salle Métropole, avec la partition originale de Mascagni jouée en direct par le Sinfonietta de Lausanne, et dans une copie couleur miraculeusement retrouvée à la Cinémathèque suisse en 1996.

Le projet de Rapsodia Satanica naît en 1914. La maison de production romaine Cines décide de partir à la conquête des franges les plus raffinées de la population – encore réticentes face au cinématographe, cette invention qui subjugue les foules. Pour parvenir à ses fins, Cines invente un concept entièrement nouveau: l'«arte-cinema-lirica».

Fausto Maria Martini écrit ce qu'on appelle alors le «poème» du film, où il développe à sa façon le thème de Faust. La réalisation est confiée à un auteur dramatique dans le vent: Nino Oxilia, qui devait disparaître en 1917, à 28 ans, dans la bataille de Piave. La diva Lyda Borelli incarne l'héroïne du film. Pour couronner le tout, le compositeur Pietro Mascagni, toujours auréolé du succès de son opéra vériste Cavalleria Rusticana, est invité à écrire une partition symphonique pour accompagner ce drame muet. Mascagni se pique si bien au jeu, qu'il va jusqu'à exiger que la fin du film soit modifiée pour en renforcer l'impact dramatique. On a le théâtre dans le sang ou on ne l'a pas.

L'influence du poète décadent Gabriele D'Annunzio se profile à chaque détour de l'intrigue: la vieillissante comtesse Alba d'Oltrevita (littéralement: Aube d'Outre-vie!) se morfond dans son manoir, laissée seule après une brillante réception. Le diable en personne lui rend visite et lui offre de retrouver ses vingt ans, à condition qu'elle renonce à l'amour. Alba acceptera ce pacte maléfique, pour son plus grand malheur… L'atmosphère délétère et lourdement symbolique est encore renforcée par la partition de Mascagni, pleine de mélodies éperdues qui soulignent la violence des sentiments.

Dès la première vision de presse, à Rome, en 1915, la critique s'enflamme. Elle parle d'«un nouvel art cinématographique», d'«effets artistiques d'une nouveauté surprenante», d'«une expression artistique qui s'élève bien au-dessus de la norme»… Pourtant, pour des raisons demeurées inconnues (la censure?), Rapsodia Satanica attendra deux ans avant de sortir en salle à la sauvette, dans une version considérablement réduite.

Le film sombre ensuite dans l'oubli, jusqu'au début des années 80, lorsque la Télévision suisse italienne le diffuse avec l'accompagnement orchestral, dans une copie noir-blanc. Le miracle survient en 1996: des historiens découvrent dans les archives de la Cinémathèque suisse à Lausanne une copie nitrate en couleurs de Rapsodia Satanica.

Car c'est là une autre particularité du film: il applique simultanément deux procédés de coloriage réputés incompatibles. D'une part, les différentes bobines sont teintées, au gré des lieux ou du climat émotionnel – en jaune, orange, bleu-azur, rose, vert ou sépia. D'autre part, une foule de détails a été coloriée à la main, directement sur le négatif. Restauré grâce aux efforts conjugués des Cinémathèques de Bologne, Milan et Lausanne, et au fonds européen du Projet Lumière, le film peut enfin être montré tel qu'il a été conçu, avec ses couleurs irréelles et sa musique au lyrisme débridé, témoignant des efforts oubliés pour donner ses toutes premières lettres de noblesse à un art encore balbutiant…

Rapsodia Satanica, film de Nino Oxilia, musique de Mascagni interprétée en direct par le Sinfonietta de Lausanne, dir. Jean-Marc Grob. Salle Métropole, place Bel-Air 1, Lausanne, jeudi 10 à 20h30, loc. Billetel.

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