Jean-Luc Benoziglio. Louis Capet, suite et fin. Seuil, 190 p.

Après avoir, dans La Pyramide ronde, revisité une Egypte ancienne de haute fantaisie, vers l'an -1350, Jean-Luc Benoziglio propose aujourd'hui une petite sottie historique qui retrace les derniers jours de Louis Capet en terre vaudoise. Car le roi Louis XVI a échappé à la guillotine quand, le 17 janvier 1793, 387 membres de la Convention ont voté pour son bannissement, contre 334 pour sa mort (on inverse deux chiffres, et le cours de l'histoire change). La reine Marie-Antoinette, elle, a été assassinée au Temple quelques jours plus tard.

De longues tractations sont nécessaires pour trouver enfin, en octobre 1795, un asile au souverain déchu: en échange de quelques quintaux de lingots d'or, ces Messieurs de Berne acceptent de l'accueillir à Saint-Saphorien, modeste bourgade de ce Pays de Vaud qu'ils occupent depuis «pas loin de cent mille jours». A peine le temps pour les deux officiers français qui l'accompagnent de faire quelques emplettes (un couteau de poche à 47 usages et une montre de gousset) dans les boutiques de la rue du Rhône à Genève, et voilà le banni découvrant ce qui sera désormais son port d'attache: l'auberge de La Pomme de Pin dont il apprécie la bière, et surtout le kirsch, bien davantage que «l'espèce de breuvage acide et glacial» qu'on lui a servi d'office à son arrivée.

Sa double appartenance suisse et française (il vit à Paris depuis 1966) permet à Benoziglio d'épingler les travers des uns et des autres, dans une satire fine et bien conduite. Le récit feint de respecter les apparences historiques, comme le conseille Lucien de Samosate cité en exergue, pour «exercer sa propre rhétorique». Soit de très longues phrases nuancées par des parenthèses explicatives, des énumérations et des répétitions, de l'humour pince-sans-rire, le goût du burlesque et des calembours acrobatiques, comme celui sur «l'estafette, pas tellement à la sienne» qui entreprend d'expliquer à ses interlocuteurs français, d'une seule haleine, le 1er Août, Guillaume Tell, les treize cantons, Berne et Vaud, les référendums, les initiatives populaires, la double majorité peuple/cantons et le secret bancaire, «toutes ces choses qui, à un jacobinisme même moins furieux qu'en ses débuts, demeureront à jamais inexplicables». Quant à la fondue, Louis se refuse à «a-va-ler ça», au terme d'une phrase de trois pages!

Mal logé, sans ressources, soutenu seulement par la jeune et gracieuse servante Aline, l'ex-roi doit céder à vil prix les trésors de sa malle pour subsister. Mais il reçoit quelques visiteurs: Jacques Necker se lance dans de vastes considérations financières, M. de La Fayette «se fait remonter les bretelles» pour son comportement ambigu, M. de Beaumarchais sollicite des anecdotes ou singularités de langage pour la pièce qu'il envisage d'écrire, Le Reclus de Saint-Saphorin (sans e), Benjamin Constant brosse un tableau politique et moral de la France d'alors. Cependant les émigrés complotent à Coblence et celui qui déjà perce sous Bonaparte se prépare à instituer par la force la République helvétique. Que deviendra Louis Capet? Il a le bon goût de mourir accidentellement, sans doute victime de son amour du kirsch.

Jean-Luc Benoziglio sera le 1er février, dès 18h, à La Librairie à Morges.